Chapitre 3

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Ce fut la cohue. Ces aristocrates et personnalités si hautains une minute auparavant devinrent de vraies bêtes fauves. S'arrachant leurs manteaux, n'hésitant pas à donner quelques coups de canne à celui qui oserait passer la porte avant eux. Je demeurai figée devant cette folie.

— Venez avec moi, fit James.

— Pour aller ou ? Et... ma belle-mère ?

— Je crois qu'elle va survivre. Nous passons par les cuisines. Le temps qu'ils réalisent qu'il existe une autre issue, nous serons calmement dehors et vous pourrez rentrer chez vous.

— Comment connaissez-vous cette issue ? demandais-je tout en le suivant.

— Comment croyez-vous que je suis entré ?

Je stoppai, le tirant par la manche.

— Vous n'étiez pas invité ?

Il ne répondit que d'un sourire.

Magnifique, j'avais passé la soirée avec un pique-assiette coureur de fortune. Je tâtai subitement ma bourse reprenant ma marche, m'assurant qu'il ne m'avait rien dérobé. Il existait des pickpockets terriblement doués dans l'East side et il semblait connaître ce quartier.

— Vous avez failli me peiner tout à l'heure en ne me reconnaissant pas.

— Je devrais ?

— Je vous ai menti, je venais quelques fois dans votre boutique. Surtout pour y chiper du ruban de soie, les filles adorent ça.

Je cherchai dans ma mémoire et... ses yeux ! Oui, je me souvenais d'un adolescent blond à la casquette. Le temps avait passé, il avait grandi et me dépassait d'une bonne tête. Il était moins chétif également, sa veste ne semblait pas contenir sa musculature maintenant que je l'observais mieux. Et une cicatrice longeant sa tempe droite trahissait l'existence d'une bagarre qui aurait pu mal finir.

— C'est vous ! Vous veniez, toujours avec vos habits et doigts crasseux à fouiller les dentelles de mon père !

— C'est moi.

Il fit la révérence comme si tout cela l'amusait beaucoup.

— Je pourrais vous faire arrêter !

— Pourquoi ? Je n'ai rien fait de mal aujourd'hui ? Pas même utilisé de faux nom, je vous assure.

— Mais vous êtes un maraudeur ! Une canaille !

— Pour vous servir, continua-t-il sur sa lancée. Mais une canaille qui vous mènera à bon port jusqu'à chez vous.

— Je ne peux pas, je dois rentrer avec...

— Votre belle-mère ? Je crois qu'elle préfère la compagnie du juge Conroy, elle ne l'a pas lâché de la soirée. D'ailleurs s'est-elle inquiétée de vous lorsque les choses se sont corsées ? Non elle s'est jetée droit vers la porte, comme les autres. Allons, venez.

Il n'avait pas tort et au fond, qu'importe qu'elle se fasse du mouron pour moi. Si par ailleurs, elle en était capable. Je préférais rentrer prestement et rassurer mon père. À petits pas dans la neige poudreuse, je suivais James Flynn. J'aurais peut-être du me méfier de lui, il aurait pu profiter de la situation, mais n'en fit rien, il m'escorta simplement. Après un pas de côté involontaire de trop, il me proposa son bras. Mais plus nous approchions de mon quartier, plus le ciel s'obscurcissait. Et plus mon cœur se rétractait dans ma poitrine.

— C'est... c'est près de chez moi qu'il y a le feu !

Soudain, mes pieds ne répondaient plus à ma raison, je filai vers chez moi, manquant de glisser et de me tordre les chevilles à chaque pas. La peur de voir notre logis en flamme m'empêchant de réfléchir. Par chance, ce n'était pas le cas, mais tout le pâté de maisons était noir de fumée. James me rattrapa et me tira en arrière. Je toussai, lui aussi. Il m'éloigna plus encore malgré mes protestations.

Les pompiers s'acharnaient sur un entrepôt non loin, il n'en resterait plus rien avant l'aube à cette allure ni de l'immeuble avoisinant.

— Ne restez pas là, votre père est sans doute à l'abri quelque part. Cette fumée est néfaste pour nous tous !

— Mais qu'est-ce qui a pu provoquer ça !

— J'en sais rien. Mais... enfin le type là avait déjà refusé de payer à l'automne dernier. Et si l'on refuse...

Si l'on refuse... l'on brisait vos vitres, pillait vos étalages, vous brisait les doigts si vraiment vous insistiez. Ou alors, pour l'exemple, on détruisait votre vie. Je me souvenais de ce monsieur, il portait un bandage à la main au début de l'année. Anéantie de peine pour cet homme, mais également voyant la fumée s'immiscer par tous les interstices de la maison, ruinant sans doute toute la collection et les stocks de lingerie, je me mis à trembler de froid. Une veste chaude et salvatrice atterrit sur mes épaules.

Un groupe d'hommes tirés à quatre épingles et étonnement joyeux vu les évènements s'approchèrent. James Flynn me tira contre lui, nous dissimulant dans une entrée de porte.

— Mais qu'est-ce...

Sa main vint se poser sur ma bouche, je l'en écartai, souhaitant des explications sur son comportement. Nerveusement, il la remplaça par ses lèvres. J'étais abasourdie, serrée entre ses bras et contre le battant de bois vernis. Forcée de goûter à son haleine au parfum de rhum. Il venait de me donner mon tout premier baiser. Pardon, de me le voler. Ne me laissant le loisir de respirer de nouveau que lorsqu'ils furent partis.

— Vous êtes complètement fou ! m'indignais-je.

— Désolée, mais j'étais obligé sinon ils se seraient intéressés à nous. A ce que nous fichions là en pleine nuit ! C'est pas les Forty Thieves qui ont fait ça. Mais les Bowery Boys. C'est pas bon, vraiment pas bon.

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