Chapitre 1

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Il arrive que le destin se montre cruel et nous enlève les personnes que nous aimons le plus. Et parfois nous comprenons plus tard que c'était pour nous permettre d'avancer, de nous sortir d'une situation sans issue et de toucher à une vie plus belle encore. Encore faut-il saisir sa chance.

Originaires d'Irlande, mes parents Edward et Lisa Chapman et moi-même âgée de quelques années accostâmes un beau jour de juillet 1838 sur la côte est des États unis d'Amérique et stoppâmes dans l'état puis la ville de New York. L'on disait tant de choses sur cet endroit. Le pire comme le meilleur. Et dans les deux cas, l'on avait raison. Grâce à un héritage, père y acheta un magasin dans le Lower East side pour en faire une mercerie-bonneterie. Ce n'était pas le quartier le plus populaire loin de là, mais sa proximité avec Broadway, nous assura une clientèle régulière. Tout semblait aller pour le mieux. Un nouveau départ, du travail, un bébé. Mais des complications dues à son arrivée ainsi qu'au voyage éprouvant sur l'Atlantique avaient affaibli ma mère. Elle n'y survécut pas.

Je me souviens de mon père comme d'un homme calme, tendre et doté de sagesse. Il possédait une patience infinie et ne se mêlait jamais des conflits, des disputes ou des divergences d'opinions concernant la politique. Il payait ce qu'il devait et même, afin que l'on n'incendie pas son commerce, ce qu'il ne devait pas au gang régnant sur cette partie de la ville. C'était malhonnête, mais l'on n'y pouvait rien.

« Parfois, il vaut mieux plier que rompre », disait-il.

Les Forty Thieves était un gang composé entre autres de petits larcineurs. Des enfants, orphelins pour la plupart ou ayant au moins un parent dans le groupe. Ils étaient originaires d'Irlande tout comme nous, ce qui ne les empêchait pas de nous réclamer mensuellement une participation en échange de notre tranquillité et l'assurance que les gamins ne viennent pas piller notre magasin. L'un d'eux en particulier venait trainer dans la boutique, touchait du bout de ses doigts sales, les rouleaux de dentelles et de rubans et filait dès que mon père revenait à sa caisse et lui demandait ce qu'il voulait. À l'époque, le peu que j'avais retenu de lui était d'immenses yeux bleus et des cheveux d'un blond terne cachés sous une casquette trop grande.

Avec les années, père décida qu'il serait mieux pour moi de compter sur une présence féminine. La puberté approchant, il craignait sans doute ne pas pouvoir assurer l'éducation spécifique à une jeune fille. Tout comme il remarqua qu'une présence uniquement masculine ne convenait pas toujours aux clientes. Il embaucha Caroline Abbott. Elle se disait originaire du nord, de Québec et possédait un accent assez amusant qu'elle perdit étrangement très vite.

Caroline était élégante, intrigante, mystérieuse, il ne fallut pas plus d'un an pour que mon père m'annonce leurs fiançailles. À l'époque, je ne comprenais pas comment cela pouvait être possible. Comment pouvait-il oublier ma mère pour épouser une autre ? Mais j'étais jeune et ne comprenais encore rien aux besoins des adultes. Je m'y pliai, mais nos rapports n'eurent rien de ceux d'une mère et de sa fille. Loin de là. Ma belle-mère ne m'appréciait pas. Une fois mariée, elle me distillait ses ordres comme un général à ses armées. Passe le balai, range les rubans, fais la cuisine. Si mon père souhaitait d'elle qu'elle fasse mon éducation, en partie c'était chose faite. Je pourrais tenir mon propre logis sans difficulté puisque je me chargeais de toutes les tâches ménagères.

Quant à mon éducation sentimentale, elle se cantonnait à des couinements au travers du mur séparant nos chambres, tard le soir lorsque père montait se coucher. Ils devaient croire que je ne les entendais pas alors que je n'en ratais rien au contraire.

Cela me laissa longtemps perplexe. C'était plus bestial que romantique et chamboulait toutes mes croyances à propos du mariage et de l'amour. Je voyais cela comme quelque chose de beau, de fort. L'intimité était une vaste inconnue et la leur ne m'inspirait pas du tout. Au contraire, c'était dégoûtant !

Ce fut lors de l'hiver 1851 que tout bascula. Une première fois lorsque peu après les festivités du Nouvel An, Caroline accosta mon père lors du souper sur un sujet que nul n'avait encore abordé.

— Élisabeth va bientôt avoir dix-huit ans, Edward. Il serait temps de lui trouver un gentil fiancé tu ne crois pas ?

C'était tombé comme ça, sans prévenir. Tout comme je lâchai ma cuillère au beau milieu du potage de légumes, éclaboussant la nappe.

— Elle est encore un peu jeune. Et puis, elle ne connaît pas assez de jeunes gens pour faire son choix, fit-il. 

Je lui souris, reconnaissante qu'il n'abonde pas dans son sens mais elle contre-attaqua.

— Justement, il est temps également qu'elle fasse son entrée dans le monde. Qu'elle se montre lors de soirées. Monsieur et madame Smith recevront quelques amis à la fin de ce mois, Élisabeth aura tout juste fêté son anniversaire, c'est le moment idéal.

— Je ne suis pas sur, hésita mon père.

Elle s'en tint là pour la soirée, mais les hululements depuis leur chambre se firent plus sonores cette nuit-là. Je pensais parfois qu'elle avait là un moyen très efficace de le convaincre, j'ignorais concrètement comment elle s'y prenait, mais au matin, sa décision était prise.

— Élisabeth, nous allons te trouver une belle robe pour l'occasion. Tu seras resplendissante !

C'était donc joué et sans moi. J'allais devoir assister à la réception des Smith et me montrer sous mon plus beau jour afin de me trouver un fiancé. J'écoutai à peine les arguments de mon père, je ne voulais pas. Je voulais demeurer avec lui même si cela signifiait vivre avec ma marâtre des années encore.

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