Chapitre 28 : comme le métal sur un aimant.

Depuis le début

Je voudrais m'enfuir, rentrer à la maison, retrouver le cocon de ma famille et je ne ressens pas le moindre plaisir à être ainsi jetée en pâture aux regards.

Il n'y a pas que de la bienveillance dans les regards posés sur moi. Je le sens. Certains sourires en coin laissent présager des ragots.

Je remercie intérieurement les désirs de ma grand-mère de respecter le silence sur le passé qui m'apparaît soudain comme une nébuleuse menaçante.

Pour garder contenance, je m'évade de la discussion pour jeter un œil alentour. C'est une place de village mignonnette qui, pour la première fois, semble un peu animée, grâce à l'heure moins matinale sans doute.

Je fausse compagnie à grand-mère pour partir récupérer ma commande de pains pour ce midi. Ce sera autant de temps gagné pour quitter cette place et ces gens et retrouver une place sécurisante, auprès de ma famille, notamment de mes cousins qui ne devraient plus tarder.

Tout en avançant vers la boulangerie je balaie la place du regard, reconnaissant quelques connaissances de grand-mère, deux ou trois familles. Solenn a raison, contrairement aux prédictions de Leslie, il y a tout de même peu de jeunes... ou peut-être ...

Je plisse légèrement les yeux pour mieux voir une haute silhouette qui sort de la boulangerie. Un homme grand, très brun, plutôt jeune à en croire sa démarche et sa tenue, musclé sans excès pour autant que son teeshirt le laissait voir et moulé dans un jean délavé. Un beau gosse, très beau, très grand, sur lequel mon regard se fixe comme le métal sur un aimant à chaque pas qui me rapproche de lui et me permet de fixer ma mise au point. D'un geste distrait, il passe une main dans ses cheveux d'un noir intense, si noirs qu'ils semblent refléter des lumières irisées, dévoilant ses biceps musclés sous son teeshirt gris et esquisse un sourire qui me fait frémir.

C'est pas vrai ! Qu'est ce que je fiche à trembloter ainsi, tout ça parce que j'ai croisé le seul mâle potable du village ? Pourtant, je ne parviens pas à détacher mon regard de lui, et je sens avec gêne que mes joues brûlent d'une rougeur des plus indiscrètes face à ce sourire qui ne m'est même certainement pas adressé.

Peu importe ! Je continue d'avancer, presque mécaniquement, toujours hypnotisée par le sourire de l'inconnu et par son regard clair. Incapable de réfléchir à ce que je fais, j'avance toujours, prise d'une envie irrépressible de lui parler, lui demander son nom, de vérifier par moi-même la teinte exacte de ses yeux et même de passer mes doigts dans ses cheveux afin de voir s'ils sont aussi doux qu'il y paraît.

Encore trois mètres, ... pour la première fois, je suis totalement résolue à aborder un homme. Deux, ..., tant pis si je me ridiculise, j'ouvre déjà la bouche pour me présenter. Un, ...

La porte se rouvre pour laisser passer une blonde qui est tout ce que je ne suis pas : sûre d'elle, souriante, exubérante, féminine et très sexy. Elle interpelle le jeune homme devant elle.

-Eh beau gosse, t'es pas gonflé ! non seulement tu me sors du lit aux aurores pour aller chercher le petit déj mais en plus tu me plantes comme une idiote avec les paquets ! Bonjour le playboy !

-Pardon puce, j'étais distrait. Arrête de râler et donne-moi les sacs.

Bon sang, même sa voix est une caresse et elle frémit d'un rire qu'il réprime en s'adressant à sa compagne déjà passablement énervée.

-Y a intérêt ! mais tu ne t'en sortiras pas aussi facilement. Ca va te coûter cher !

Le beau gosse éclate de rire, un rire franc, sonore, qui découvre ses dents parfaites et il attrape les paquets alors que la blonde le gratifie d'une tape sur son postérieur et passe la main autour de sa taille.

Je m'écarte d'un pas pour leur ouvrir le passage, mortifiée de la scène qui vient de se dérouler et soulagée que la blonde soit sortie cinq secondes avant que je ne me ridiculise tout à fait. Quelle cruche !

Ecarlate, je tente de reprendre mon calme en pressant le dos de mes mains contre mes joues surchauffées. Je respire lentement pour calmer le frémissement qui m'agite encore.

Pourtant, je sens un poids presque physique sur ma nuque. Je me retourne lentement. Le regard du garçon est fixé sur moi ; du moins c'est ce qu'il me semble, mais il glisse tellement vite que c'est encore sans doute une vue de mon esprit.

Sa compagne, pas contre, se retourne sans aucune discrétion, me dévisage sans bienveillance, me toise de la tête aux pieds et lâche un petit rire explicite. Blême de honte cette fois, je me précipite dans l'échoppe pour accomplir ma mission.

Lorsque je ressors, les bras chargés de plusieurs pains que grand-mère a pris soin de réserver pour rassasier les hommes, il est toujours là, seul cette fois, à l'autre bout de la place et je suis persuadée que nos regards se croisent.

Mon esprit en est tellement certain qu'il donne à tout mon corps des consignes contradictoires : Mon sang bouillonne alors que ma peau se couvre d'une pellicule de sueur froide, mes jambes sont tétanisées, alors que tout mon corps tremble.

Pour couronner le tout, grand-mère m'attend également, l'œil sévère.

Elle n'a pas apprécié l'indépendance de mon départ et mon manque de courtoisie envers les anciens.

-Pardon, grand-mère. J'étais mal à l'aise face à toutes ces personnes qui ont connu ma mère et semblent sous-entendre des choses que je ne comprends pas.

-Que veux-tu dire par là ? Demande-t-elle presque froidement.

-Je ne sais pas exactement, mais il y a des sourires en coin, des regards en biais qui me gênent. Qui me laissent à penser que je ne sais pas grand-chose d'elle ni de sa mort, ... mais que, vu ces réactions, je ne suis pas sûre de vouloir en savoir plus.

-Je pense surtout que tu imagines trop, petite. Comme ta mère.

Je baisse la tête vers ce qui ressemble presque à une critique, à mon encontre et à la sienne, et je baisse la tête avant de la suivre, sans même regarder si mon inconnu est toujours là.

Un été pour une vieLisez cette histoire GRATUITEMENT !