11- En fuite, partie 1

71 7 4



- Un osso bucco, s'exclama Helen !

Calliopé leva le nez de l'assemblage de cuivre, et de lentilles focales que constituait l'étrange instrument, un vieux microscope qui devait dépasser le siècle, qu'Helen avait déniché dans les placards de son bureau, avec lequel la roumaine examinait en détail a surface du cristal d'Ishtar.

— Gné ?

— Vous n'avez pas faim ? Je vais nous préparer un petit plat chaud et revigorant.

Calliopé fit une moue très interloquée en réponse, assise en tailleur sur le canapé, emmitouflée dans un vaste pull qui était déjà un peu trop grand pour la suédoise, autant dire qu'elle y nageait.

— Si j'ai faim, mais...

— Vous n'allez pas me dire que vous ignorez ce qu'est un osso bucco ?

— Ben...

— Je vois... alors vous aurez plaisir à une expérience culinaire qui va vous ravir. Ne soyez pas pressée, cela me prendra disons une toute petite heure. Une préférence pour le riz ?

— Heu... ?

— Vous êtes d'une grande aide ! Optons pour un camarguais sauvage et des carottes sautés à l'huile d'olive.

— C'est que j'ignorais que tu savais cuisiner. C'est pas tellement mon truc ; quand je veux manger quelque chose de sympa, je vais dans un restaurant.

— Une lacune supplémentaire à rajouter à la longue liste de vos manquements essentiels. Mais celle-ci m'apparait plus secondaire que d'autre et cela m'offre le plaisir de cuisiner pour deux !

Helen avait un sourire radieux, trônant sur le pas de sa cuisine, vêtue d'un tailleur propre et paré d'un véritable tablier de cuisine professionnelle. Il ne manquait que la toque. Calliopé ne put manquer de le faire remarquer en riant. Helen répliqua, le regard brillant :

— Ho, mais je j'ai soigneusement rangé à sa place en cuisine, on ne sait jamais.

— Je ne sais pas pourquoi, j'en étais sûr !

Calliopé éclata encore de rire, tandis qu'Helen rejoignait le tablier de sa cuisine, aussi enthousiaste que rayonnante de sa prestance magnifique. Quand la roumaine la voyait bouger ainsi, elle avait l'impression d'avoir elle-même autant de grâce, en comparaison, qu'un babouin dans un sac à patate, ce dont elle se moquait en règle générale. Mais passer autant de temps avec sa vieille amie, de manière aussi intime depuis quelques jours, et malgré les événements mouvementés, éveillaient une certaine envie. Calliopé ne l'assimilait pas à une quelconque jalousie, mais plutôt à une certaine frustration : la féminité d'Helen semblait parfaite et aussi naturelle pour elle que de respirer. Une chose dont la roumaine aimerait être capable de temps en temps. Elle s'amusa de sa propre réflexion, mais tout compte fait, c'est vrai que ça, elle l'apprendrait bien, pas pour en user en permanence, mais juste pour le plaisir que représentait ce talent naturel à la séduction et à la prestance. Et pour un court moment, elle s'imagina rivaliser joyeusement avec Helen dans une soirée huppée. La scène qu'elle imagina fugacement lui tira une bouffée d'émotion étonnante, qui persista longtemps...

Heureusement un peu de musique vint chasser la partie la plus gênante du trouble que la roumaine avait peur d'identifier. Helen faisait tourner un album de jazz, quelque chose que Calliopé assimila à un classique plutôt écoutable. Ce n'était pas vraiment sa tasse de thé, musicalement et elle aurait été incapable de deviner que le joueur de piano n'était autre que Duke Ellington. Mais comme fond sonore agréable, le choix était bon, tandis qu'elle se penchait à nouveau sur l'examen détaillé du cristal.

Héritages, livre 1Lisez cette histoire GRATUITEMENT !