Chapitre 2 - La canonnade

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Lisa ne put s'empêcher de comparer le son des boulets de canon déchirant le ciel au sifflement d'une cohorte de trains filant à toute vitesse sur des centaines de rails de fer. C'était comme une onde ininterrompue de destruction, si puissante qu'elle faisait résonner les cages thoraciques et les boites crâniennes et elle se demanda si, sur Terre, les hommes qui avaient été témoins des pilonnages des plages du Débarquement par la flotte alliée avaient ressenti la même sidération à tant de vacarme. Juste après tonnèrent les impacts, dans l'eau et contre la pierre et le bois, là où les boulets de métal avaient trouvé à frapper en libérant dans une furie explosive toute leur masse et leur vélocité combinée.

Tout le monde, sur le pont de la Callianis et sur les quais où elle était amarrée, criait en courant de toute part pour chercher un abri. Lisa se sentit brutalement soulevée de terre. C'était Sianos, le colosse au visage poupin de l'équipage, qui venait de l'attraper. La retenant d'un bras, il fonçait vers l'écoutille s'ouvrant sur le pont inférieur et dévala les marches de l'escalier quatre à quatre, pour descendre jusqu'à la cale, sans lâcher son fardeau vivant. Lisa avait à peine eu le temps de comprendre ce qui se passait et seulement le réflexe de s'agripper au mieux. Comparée à Sianos, elle ne devait pas dépasser le tiers de son poids.

L'instant d'après, il la posa sur le parquet de bois humide, entouré d'une bonne partie des hommes du bord de la Callianis ; Damas compris. Elle ne voyait pas Azur, pas plus que Sonia, mais ce n'était pas le moment de demander. Tous les visages étaient tournés vers le plafond, anxieux tandis que grondaient furieusement le sifflement d'une autre bordée massive. Dehors, plus d'une dizaine de galions de Nashera faisait vomir leurs trois rangées de canons à impulsion pour cracher une vague de destruction aveugle, tandis que les défenses du port de Mélisaren, en partie prises du dépourvu par l'envergure de l'assaut, ripostaient de leur mieux. L'angoisse, palpable, contamina Lisa qui commença à trembler, les yeux noyés par des larmes de peur : à tout instant, la Callianis et ses occupants pouvaient très bien être atteints et déchirés par un des boulets et il n'y avait rien à faire dans l'immédiat.

Aucun impact ne signala que le quai ou la Callianis avaient été atteints. Sianos serra la petite terrienne contre son large côté, lâchant un soupir de soulagement. Damas sembla lui aussi se détendre un peu et commenta pour ceux des marins qui paniquaient pratiquement autant que Lisa :

— Des tirs de semonce. Ils ne parviennent qu'à atteindre la jetée et les murailles du port, ils ont ouvert le feu de trop loin et ils le savent. Ils doivent laisser leurs canons refroidir ; il faudra remonter sur le pont et manœuvrer pour abriter la Callianis avant que leurs artilleurs n'ajustent leurs tirs pour les bordées suivantes.

Ghellam, un vétéran de la marine marchande de l'Athémaïs, la peau couleur de café presque noir et taché par la décoloration de cicatrices de brûlure, héla le maitre d'équipage :

— Tu es sûr de toi, Damas ? Ça ne tombait vraiment pas loin.

— C'est une illusion sonore, il leur manque aisément une centaine de bras avant d'arriver à atteindre les quais et pour y parvenir, ils vont devoir composer avec la manœuvre de la flotte de Mélisaren. On va faire comme eux : se dégager des quais et présenter notre flanc, mais en remontant le courant vers le fleuve. La Callianis n'est pas faite pour la guerre.

— Et nous non plus ; on n'est pas payés pour ça.

L'Athémaïs était un homme fidèle, mais qui ne gardait jamais son avis dans sa poche. Il avait sept enfants et Damas se doutait bien qu'il avait envie de les revoir. Il ne lui aurait pas jeté la pierre, même si lui-même était célibataire :

— Mais vous y êtes, on y est tous. Écoutez, lança-t-il en haussant la voix pour tous les marins dont une bonne partie était morte de trouille : nous ne sommes pas seuls et nous n'allons pas affronter l'ennemi, juste faire tout le nécessaire pour protéger la Callianis et nos vies. Oui, cela veut dire que nous sommes dans la bataille, mais ce n'est pas ma première. Alors, écoutez-moi, ayez confiance et maintenant, tout le monde sur le pont !

Les Chants de Loss, Livre 3 : NasheraLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant