Le Sacrifice

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Hélène avait faim. Combien de temps avait duré le processus du portrait-robot ? Une heure et demie, au moins, probablement beaucoup plus. Michel voudrait sans doute prendre une bouchée, quand elle sortirait.

Attendre toute seule la rendait malade. Qu'est-ce qui pouvait exiger tout ce temps ? Elle se leva, entrebâilla la porte. Un policier, penché sur son bureau, se tourna vers elle. « Il vous manque quelque chose ?

— Je me demandais si ce serait encore long.

— Je l'ignore. Je vais aller me renseigner, si vous le désirez.

— Qu'est-ce qu'il reste encore à faire ? Je crois bien que nous en avons terminé...

— Encore un peu de patience, s'il vous plaît. Ils veulent vous montrer le portrait à tête reposée. Vous savez, c'est la meilleure piste que nous ayons.

— Mais c'est long. Je commence à avoir faim.

— Naturellement. Il est déjà vingt et une heures.

— Déjà ? »

Michel l'avait-il attendue tout ce temps ?

« Si vous voulez, je peux aller vous chercher un sandwich. Le jambon beurre de la distributrice est à peu près comestible.

— Ça va aller. Merci. »

Elle referma et retourna s'asseoir. Dans cinq heures, Guenièvre aurait passé un jour entier en captivité. Et si son misérable témoignage était vraiment la meilleure piste de la police, elle n'avait aucune chance.

Kafka entra sans frapper.

« Je vous remercie de votre patience, Hélène. Nous en aurons bientôt terminé. Voudriez-vous, s'il vous plaît, regarder une nouvelle fois les portraits-robots et me dire s'ils correspondent bien à vos souvenirs ? »

Et elle le remit sous le nez les dessins de ces deux types aux joues creuses, aux yeux cernés. La ressemblance était frappante, mais elle ne savait pas si quelqu'un pourrait les reconnaître malgré tout. Ils n'avaient pas l'air de garçons qui pouvaient vous réciter du Milton et du Baudelaire. L'étincelle de leur regard éteinte, ils devenaient quelconques et moches. Guenièvre ne serait jamais partie avec ces types.

« C'est parfait.

— Dans ce cas, je ne vous retiens pas plus longtemps. Merci pour tout. Et si vous vous souvenez d'autre chose, appelez-moi sans hésiter, quelle que soit l'heure. »

Hélène hocha la tête.

Michel n'était plus dans la salle d'attente. Elle ne pouvait pas lui en vouloir. Elle composa d'un geste le numéro de son portable. Il ne répondit pas.

« Bonsoir Michel. C'est Hélène. Je suis sortie du poste de police. Rappelle-moi. »

Elle marcha. L'appartement de Guenièvre n'était qu'à cinq minutes, de l'autre côté de la rivière. Elle eut le réflexe d'aller par là, avant de se raviser.

Si elle ne l'avait pas bêtement poussée à partir avec les Pénitents, elles seraient en pleine préparation pour le Vade Retro. Ce soir, il y aurait un monde fou.

Les rabatteurs des Pénitents y seraient-ils aussi ? Pas les mêmes, sans doute. Il faudrait être dingue.

Elle marcha par là. Un verre lui ferait du bien. Au loin, elle voyait les tours du palais princier et les clochers de la cathédrale. En avançant, elle s'inventait toute sorte de scénarios. Elle reconnaissait les Pénitents, appelait la police, sauvait Guenièvre et se confondait en excuses. Guenièvre lui pardonnerait-elle ? Non. C'était impardonnable, même dans ses fantasmes.

Les Pénitents enverraient leurs rabatteurs, c'était forcé. Il n'y a, dans un corps, que dix litres de sang. Pour ne se nourrir que de cette manière, il fallait chasser sans arrêt.

Elle dépassa la cathédrale. Devant l'escalier qui dévalait la falaise vers la rue Saint-Christophe, elle hésita et rappela Michel. Il ne répondait toujours pas.

« C'est encore moi. Je vais au Vade Retro. Je crois que les Pénitents y retourneront ce soir. Viens me rejoindre, si tu peux. »

Si elle se trouvait en face d'un garçon maigre, comment réagirait-elle ? Comment savoir si c'était un Pénitent ? Et si c'en était un, que faire ? Le traîner aux toilettes et lui taper la tête sur une cuvette pour le forcer à parler ? Elle n'avait jamais giflé qui que ce soit ; comment pourrait-elle s'opposer à des tueurs ? Michel saurait. Il était grand et fort. Des maigrichons comme ceux qui avaient emporté Guenièvre, il aurait pu en prendre trois à la fois.

Elle pensa à le rappeler, mais s'il ne répondait pas, il y avait certainement une bonne raison. Il devait sans doute dormir chez lui. Sa chasse de la veille l'avait laissé dans un sale état. Elle imaginait sa frustration ; avoir un tel pouvoir, assister à toutes ces scènes horribles, et ne pas arriver à dénicher une adresse !

L'étroite ruelle qui menait à la rue Saint-Christophe s'étendait devant elle. Ce fut à ce moment qu'elle s'aperçut que, depuis qu'elle avait décidé de retourner au Vade Retro, la terreur n'avait fait que croître en elle. Elle avait senti son poids sur son cœur sans lui accorder d'attention, parce qu'elle croyait n'avoir d'inquiétude que pour Guenièvre. Maintenant que la solution s'imposait, aussi claire et lumineuse que l'enseigne du Vade Retro, sa peur devenait si palpable qu'elle aurait pu la serrer dans ses bras.

Elle devait rappeler Michel. Qu'il réponde ou non.

« C'est encore moi. J'espère que tu prendras tes messages. »

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !