Chapitre 9

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Il croque une des cerises qu'il a cueillies pour elle. Il est l'heure. Elle n'est pas là. Sans doute ne viendra-t-elle pas.

Il tente de lutter contre le désespoir qui l'étreint. Ouvrir son sac, en sortir ses cigarettes. Le chagrin partira en fumée, comme d'habitude. Il s'élèvera en lentes volutes et pénètrera son corps, ses poumons, avant de disparaître.

Julien tend la main vers son briquet.

Et puis son geste se suspend.

Il vient de l'entendre.

Le grincement de la porte.

Jamais bruit ne lui a semblé si érotique.

***

Je reste figée, à l'orée du jardin. Quelque chose me dit que ma vie est sur le point de changer. Ce n'est pas seulement une histoire de virginité. C'est plus profond que ça.

Un sentier se déroule devant moi, baigné d'ombres. Tous ces arbres, ces branches qui s'entrelacent... Il me semble que je vais pénétrer dans les bois. Comme le petit chaperon rouge, j'irai à la rencontre du loup.

Et je n'ai même pas de petit pot de beurre à lui proposer.

Rien que ma chair à déguster.

C'est le premier pas qui me coûte le plus. Ensuite, mes pieds semblent se mouvoir d'eux-mêmes. La mousse forme un épais tapis sur la terre. C'est agréable. Au loin, un oiseau chante.

Où est mon loup ? Le cerisier sera-t-il l'arbre perdu au milieu de la forêt ? Vais-je m'égarer dans cette propriété où je ne suis pas légitime, où je me fais clandestine ?

Mais non, j'aperçois déjà les fruits rouges sur les branches.

C'est vrai, nous sommes en juin, le mois du bac et des cerises.

En juin, je me donne à Julien.

La phrase résonne en moi, comme une comptine, ou une consigne de jeu... Juin, Julien, c'est une certitude qui s'imprime dans mon corps et dans mon esprit.

Je le vois enfin. Il est assis sous l'arbre. Il ne vient pas à ma rencontre, il m'attend, là. Je devine son regard clair posé sur moi.

Je marche vers lui, consciente de chacun de mes pas. Lorsque j'arrive, il ne dit pas un mot, ne me salue pas. Je ne dis rien non plus. Je m'assois près de lui, sur la large couverture bleu foncé qu'il a étalée sur l'herbe, comme pour un pique-nique. Mais nous ne sommes pas sur le point de pique-niquer, ou, du moins, on peut oublier la première partie du mot...

Oui, c'est pour me prendre qu'il a placé cette couverture en cet endroit. Je frémis, peut-être même que je tremble un peu ? Je regarde autour de moi, parce que je n'ose plus affronter la double intensité de ses yeux bleus. Nous sommes dans une sorte de clairière. Le feuillage épais du cerisier nous protège des rayons du soleil.

Ici, maintenant. Avec Julien, sous le cerisier.

- Tu es venu, murmure-t-il.

Je perçois l'incrédulité dans sa voix. Il croyait que j'allais lui poser un lapin. Une jolie bestiole à fourrure, une qui court très vite pour échapper au loup.

Je me contente de lui sourire. Je n'ai pas retrouvé mes mots. Ma gorge est nouée. Je voudrais qu'il se penche, qu'il m'embrasse. Qu'il prenne l'initiative, je n'en ai pas le courage.

Mais il se contente de me montrer un panier.

- Je t'ai cueilli des cerises.

Et je m'attendais si peu à ça que j'éclate de rire. J'aurais pu y penser, des cerises sous un cerisier, c'est logique, non ? Je tends la main, attrape une poignée de fruits. Elles sont d'un beau rouge, sombre et sucré. Je les croque, savoure leur parfum, le sourire de Julien... Il ne m'a toujours pas touchée, il n'a pas avancé une main vers moi.

Je voudrais qu'il le fasse.

- Elles te plaisent ?

Je comprends, avec un temps de retard, qu'il parle des fruits.

- Oui.

- Les oiseaux en raffolent. Ils en grignotent tant qu'ils peuvent, et puis ils tournoient dans les airs et jouent à faire des piqués, comme s'ils étaient ivres...

Ivre, je le suis. Pas des cerises, mais de son regard, de ses doigts qui ne me touchent pas encore, de sa voix grave...

- Et toi, Théa, tu ressembles un peu à une oiselle effarouchée.

Il prend une paire de cerises dans le panier, se penche vers moi, écarte une des mèches sombres qui encadrent mon visage et pose les fruits sur mes oreilles, pour m'en faire un bijou, comme le font les enfants.

C'est à peine s'il m'a effleurée.

- Je ne vais pas te toucher si tu n'en as pas envie, tu sais...

- Si.

La réponse a surgi, immédiate. Ma voix n'a pas tremblé. De nouveau, il sourit. Je voudrais me noyer dans ce sourire.

- Tu veux toujours que je... cueille ta virginité ?

- Oui.

Il faudrait peut-être que je fasse une phrase complète. Aujourd'hui, je n'ai que ce mot à la bouche : oui.

Il s'approche encore de moi, ses doigts effleurent ma joue. Tout mon être se tend vers lui.

- Moi aussi, j'ai quelque chose à te demander.

De nouveau, je suis surprise. Ne suis-je pas en train de m'offrir ? Que peut-il vouloir de plus ?

Il me montre son appareil, posé sur la couverture, à côté de son sac et du paquet de cigarettes.

- Je voudrais te prendre en photo.

Je hausse les épaules.

- Si tu veux. Tu l'as déjà fait, de toute façon...

Son sourire s'élargit, un brin ironique. Je vois le rire danser dans ses yeux bleus. Il me faut une seconde pour comprendre.

- Oh ! Tu veux que je pose...

Il achève ma phrase pour moi.

- Nue.


Note de l'autrice : Pensez à aller faire un tour du côté de mon "Alma, sorcière amoureuse". Un concours vous y attend.

Je vous préviens aussi que je vais bientôt partir pour quelques jours. Il faudra faire une pause dans les cerises, mais je promets de revenir vite !

 Il  faudra faire une pause dans les cerises, mais je promets de revenir vite !

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Le goût des cerises - Montre-moiLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant