Chapitre 8

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Il sort de la maison. Instantanément, l'air est plus léger. Respirable dans sa chaleur. Il a honte de ce sentiment, mais c'est ainsi. Il l'admet. S'avançant sur les dalles blanches de la terrasse, il dépasse les citronniers, savoure le plaisir de fouler l'herbe.

Viendra-t-elle ?

Il n'en est pas sûr. Dans ses yeux, dans son corps, il a lu le désir, mais il y avait aussi l'inquiétude, la peur. C'est tout cela qu'il voudrait goûter sur sa bouche, sur ses seins, sur son sexe.

Le désir monte en lui comme une sève. Il gonfle tout son être.

Julien dépasse le grand chêne, celui qui signifie pour lui le début du mystère, le début des ombres et des cachettes, des sentiers moussus qui s'entrelacent et se perdent sous les arbres. C'est ici qu'il jouait, enfant. Seul, toujours seul, il escaladait les branches, se laissait rouler sur la colline qui verdissait ses vêtements, et inventait des gendarmes et des voleurs.

Aujourd'hui, il imagine d'autres jeux, d'autres plaisirs. Théa, nue sous le cerisier. Théa, nue dans ses bras. Théa, offerte à l'ardeur sans limite de son âme enfiévrée.

La violence de ses désirs l'effraie.

Viendra-t-elle ?

***

Je me regarde dans le miroir.

L'ensemble que j'ai choisi est très simple. Un liseré de dentelle souligne la rondeur de mes seins. Les plus beaux du monde, a dit Julien. Longtemps, je les ai trouvés trop gros, ils me gênaient. À présent, je suis prête à les accepter.

Je contemple mon ventre. Il ne sera jamais plat, je suis trop gourmande pour ça. Tant pis. Plus bas, il y a les hanches, la culotte blanche, sous laquelle on devine, en transparence, un triangle plus sombre.

Aurais-je dû me faire épiler ? Sera-t-il dégoûté, en voyant mes poils ? Va-t-il se moquer de moi ?

S'il rit, je m'en vais.

Autant l'avouer, je n'avais aucune envie de me retrouver à poil, c'est le cas de le dire, face à une esthéticienne. Et il paraît qu'il ne faut pas se raser à cet endroit. Du coup, armée d'une paire de ciseaux, j'ai discipliné ma toison. Le reste, eh bien, il faudra qu'il fasse avec.

De nouveau, le doute m'assaille. Ne vais-je pas regretter ma virginité ? Julien m'attire, c'est incontestable. Mais je ne suis pas amoureuse de lui, je ne crois pas. Ne devrais-je pas attendre d'être sûre de moi, sûre de l'homme que j'aurai choisi ? J'ai parfois l'impression que ça n'arrivera jamais, comme si le grand amour était réservé aux autres.

Plus prosaïquement, je suis censée réviser le bac, pas me déshabiller sous un cerisier.

Quoi qu'il en soit, je n'ai même pas son numéro de portable, je ne peux pas annuler. Disons que, si je n'y vais pas, il saura. Il se doutera que j'ai changé d'avis. Sera-t-il déçu, s'il m'attend en vain ?

Je ferme les yeux, imagine son regard. Je me rappelle ses mains sur moi, nos corps pressés l'un contre l'autre...

J'irai.

- Théa, qu'est-ce que tu fabriques ? J'ai besoin de la salle de bain !

Je sursaute, prise en faute. Ma sœur, Mathilde, quinze ans, tambourine contre la porte.

- J'en ai pour deux secondes !

Plus le temps de cogiter. J'enfile mon short, mon débardeur. Je l'ai choisi moulant, il ne pourra pas dire que je me cache. J'aurais voulu mettre une robe, mais ce n'est pas pratique pour le vélo.

Je déverrouille la porte. Mathilde se précipite devant le miroir, comme si sa vie en dépendait.

- Qu'est-ce que tu foutais, tu plantais des pâquerettes ?

Non, je me préparais pour la cueillette. Esquivant la question, je traverse la maison, attrape mon sac au passage. J'espère éviter ma mère, partir discrètement. J'allume la lumière, ouvre la porte du garage. Vite, mon vélo !

Eh merde, maman est en train de jardiner devant la maison. Pas moyen de l'éviter.

- Où vas-tu, Théa ? me demande-t-elle.

- Faire un tour...

- Tu seras revenue à 18 h ? J'aurais besoin que tu gardes Sophie, j'ai rendez-vous avec une famille.

La tuile. Maman est bénévole, elle aide des familles à préparer l'enterrement religieux de leur proche. Comment elle supporte une activité aussi sinistre, je n'en ai aucune idée. En tout cas, je vais devoir garder la plus jeune de mes sœurs pendant qu'elle fournit mouchoirs et chants de messe aux familles éplorées. Je réfléchis rapidement. Julien aura plus de deux heures pour faire un sort à mon hymen, ça devrait suffire, non ?

- Pas de problème, je serai rentrée.

J'enfourche mon vélo, m'apprête à filer.

- Théa !

Je me retourne. A-t-elle deviné, à ma mine, que je m'apprête à rejoindre un garçon pour me faire dépuceler ? Va-t-elle m'interdire de sortir ?

- Tu as oublié ton casque ! Il faut que tu sois plus prudente, je te l'ai déjà dit !

Soupir de soulagement. Je m'empresse d'aller chercher le casque. En l'enfilant, je me rappelle soudain l'autre chose que j'ai oubliée : je n'ai pas de préservatif. Pas la moindre protection, je n'y ai même pas songé. Quelle conne.

Bah, Julien en aura sûrement. Si ce n'est pas le cas, ma foi, je garderai mon hymen. Pas question de risquer une grossesse, ou pire, une maladie.

Je file sur le chemin, pédalant avec bonheur. J'ai toujours aimé faire du vélo. C'est ce qui nous a rapprochés, au début, Chris et moi. Nous avons fait de longues balades dans la campagne. Et puis l'hiver est venu, il a voulu me déshabiller, et notre complicité s'est envolée. Au printemps, il a refusé de m'accompagner, prétextant une allergie au pollen. Il avait pourtant l'air en pleine forme.

Il fait chaud, trop chaud, mais le sentier s'enfonce à présent entre les arbres, parmi les ombres. C'est ma partie préférée du trajet, à cause de la pente. Je laisse le vélo gagner de la vitesse, freinant à peine. Je suis tout près, maintenant. Dans les champs, au bord de la route, les blés blondissent déjà. J'aperçois au loin la vaste propriété. Ce n'est pas aujourd'hui que je vais franchir la grille !

Dans les derniers mètres, je pédale plus doucement. Un mur de pierre encercle le jardin, je le longe au ralenti. Il me faut cinq minutes pour atteindre la petite porte verte qui doit me permettre d'entrer en douce. La peinture est abimée, traversée de rouille par endroits.

Je regarde ma montre. Presque 15 h, je suis pile à l'heure. Il est encore temps de faire demi-tour, d'oublier tout ça. Mon cœur bat follement dans ma poitrine, mes mains sont moites. Descendant de mon vélo, j'ouvre mon sac à dos, prends ma gourde, bois quelques gorgées d'eau. Je me sens un peu mieux.

Bon. Il faut que je me décide.

Je sors la clé, la contemple un instant avant de l'enfoncer dans la serrure. Je dois forcer un peu, comme si elle n'avait pas servi depuis longtemps.

Je ferme les yeux, prise d'un vertige.

Vais-je vraiment rejoindre Julien ?

Le goût des cerises - Montre-moiLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant