Chapitre 6

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Il contemple la nuque de Théa.

Les cheveux noués en une queue de cheval un tantinet brouillonne, penchée sur sa table, elle prend fiévreusement des notes. Julien admire sa capacité à suivre le cours malgré la saynète ridicule qui se joue au second rang.

Christophe se penche pour murmurer quelque chose à l'oreille de Céline, qui se met aussitôt à glousser. Elle effleure son bras, en un geste prétendument discret qui n'est rien d'autre qu'une manifestation de son triomphe. Car elle s'imagine probablement victorieuse, alors qu'elle vient de gagner les étreintes d'un bellâtre maladroit qui n'a probablement aucune idée de ce qu'il fera d'elle.

Julien, lui, sait ce qu'il ferait de Théa - s'il l'avait de nouveau entre ses bras. Il revoit son visage lorsqu'elle s'est offerte. Son regard sombre, sa bouche entrouverte. La façon dont elle s'est dévêtue devant lui, mélange d'innocence et de provocation. Il peut presque sentir le renflement de ses seins ronds, la sensation de son corps pressé contre le sien, le goût de ses soupirs...

Pas une bonne idée de laisser ses pensées s'égarer en cours de philo. Il se redresse, gêné, et tente de reprendre le fil du cours, dans l'espoir que Platon refroidisse ses ardeurs. Décidément, cette journée est interminable.

***

Je regarde ma montre. Plus que dix minutes avant la récréation. Après, ce sera la dernière heure. Je peux tenir. Me refusant à regarder mon ex, qui fait exprès de tripoter sa nouvelle copine sous mon nez, j'écoute les derniers conseils de la prof. Ne pas croire que l'explication de texte est plus facile que la dissertation, elle nous l'a déjà dit et redit. Je le note quand même, ça m'occupe.

À côté de moi, la place est vide. D'habitude, Chris se mettait toujours à côté de moi. Je me sens triste, solitaire, dans cette classe où je n'ai, semble-t-il, aucun ami véritable. Après notre dispute, tout le monde a pris son parti. Il est plus populaire que moi, et il n'a pas annoncé en public qu'il allait montrer ses seins. Plusieurs mecs m'ont signalé qu'ils étaient d'accord pour mater un strip-tease, eux aussi. Les filles sont pires : elles me regardent avec mépris, comme si j'étais la dernière des salopes. Personne ne semble se rappeler que c'est Christophe qui a déclenché la crise, en embrassant Céline devant moi.

Peut-être aurais-je dû choisir la filière L, comme Perrine, au lieu de m'engager, un peu par défaut, dans un bac ES. Au moins, je n'aurais pas été seule. Et je ne serais probablement jamais sortie avec Christophe.

Et Julien, est-ce que je l'aurais embrassé ? Peut-être pas... Peut-être bien. J'en avais envie, au début de l'année, avant que Chris ne me sorte le grand jeu. Et puis, Perrine m'a confirmé que Julien est sorti avec cette fille de sa classe, Ada. Enfin, « sorti », c'est un bien grand mot. Disons qu'il y a eu un rapprochement au cours d'une soirée. Ada s'est vantée d'avoir couché avec lui, après ça.

Je la déteste.

Julien n'est pas venu en cours, ce matin. Il sèche régulièrement, sans avoir de problème pour autant. Les profs ne lui font jamais de remarque, à croire qu'il a une autorisation spéciale, un passe-droit universel. Je ne peux m'empêcher de l'envier. Je ne voulais pas aller au lycée, aujourd'hui, pour des raisons légitimes, me semble-t-il, mais que je ne pouvais pas exposer à mes parents. J'ai dit à papa que c'était le dernier jour, que ça ne servait à rien. Selon son habitude, il s'est montré intraitable.

- C'est une question de respect, Théa ! s'est-il exclamé.

Il n'a pas tort. Mais si mon père savait que j'ai montré mes seins à un garçon que je connais à peine, il m'aurait probablement mise sous clé, comme les princesses de conte de fées.

Julien est arrivé en retard pour le cours de philo. J'ai cru une seconde qu'il allait s'asseoir à côté de moi. L'ai-je espéré ? Peut-être. En tout cas, il s'est placé au dernier rang. Juste derrière moi. Depuis, j'ai l'impression de sentir son regard. Résister à la tentation de me retourner pour vérifier que je ne rêve pas est une épreuve.

Enfin, la sonnerie retentit. Libérée, délivrée ! Enfin, nous avons seulement quinze minutes de pause, après, on doit encore subir une heure de math. La prof nous sourit, nous souhaite bon courage, tandis que la plupart des élèves se sont déjà levés. Chris et Céline passent à côté de moi, m'ignorant délibérément.

- Je te le jure sur la tête de ma mère ! s'exclame-t-elle en saisissant la main de mon ex, comme pour revendiquer sa possession.

Elle utilise tellement cette expression que sa génitrice est probablement morte plusieurs fois. Quant à moi, selon la recommandation de mes parents, je salue la prof avant de sortir de la salle. J'ai bien aimé ses cours, même si je ne suis pas sûre de m'intéresser vraiment à la philo. C'est trop abstrait pour moi. J'en aurai encore l'année prochaine, puisque j'ai choisi de faire une année de prépa - je n'arrivais pas à me décider pour une orientation plus spécifique.

Perrine a déjà fini à cette heure-ci, pas moyen de la rejoindre. Après un passage rapide par les toilettes, qui dégagent toujours la même odeur écœurante, je me retrouve de nouveau seule, désœuvrée. Ce n'est pas grave, les récréations passent toujours très vite. Je m'assois sur un banc, sors mon téléphone pour me donner une contenance.

- Salut.

J'hésite une seconde avant de lever les yeux. Je connais cette voix.

Julien.


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Le goût des cerises - Montre-moiLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant