«Tu ne vieilliras plus jamais»

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Michel. Réveille-toi.

Michel s'ébroua. Il était assis sur un banc de pierre froide. La pièce était sombre, mais des raies de lumière entre les planches disjointes d'un volet prouvaient qu'il était grand jour. L'atmosphère était suffocante à cause d'un petit four à bois chauffé à blanc et d'un creuset où bouillonnait une solution soufrée.

Je suis de retour, Michel.

Il leva les yeux. La femme parlait avec la voix d'Hélène, mais il ne se laissait pas avoir par cette illusion. Il la connaissait. Il l'avait souvent côtoyée dans ses visions. Si souvent, en fait, qu'elle en était devenue le point de repère, un axe fixe dans un tourbillon de folie. La seule vue qu'il parvenait à trouver rassurante même si, en mille hallucinations, elle ne lui avait jamais révélé son nom.

Monsieur Grandbois ?

C'était la première fois qu'elle s'adressait à lui par son nom de famille. Elle lui souriait chaleureusement alors qu'elle marchait vers le creuset. Elle respira sans trahir de dégoût les vapeurs du soufre et émit entre ses dents un commentaire que Michel ne parvint pas à comprendre. La contrariété, certainement ; la solution n'était pas encore prête. Même de là où il se trouvait, Michel pouvait le voir.

« C'est pour bientôt ?

— Nous en avons pour un bon moment. »

Elle se tourna vers lui avec un regard plein de promesses. Ses mains caressaient les cordons de sa tunique, comme si elles hésitaient à les délasser. Elles n'hésitèrent pas longtemps. Ses épaules se dévoilèrent d'un coup et, ensuite, le vêtement chut tout entier, révélant une peau brunie par le soleil. Elle s'était souvent offerte à lui à l'extérieur, dans des déserts ou des prairies, ou encore dans des clairières fraîches à la pleine lune. Dans des environnements si variés qu'ils étaient impossibles à réconcilier. Il avait dû en rêver la moitié.

Michel adorait ce petit corps de femme ; il alliait la force et la grâce dans un mélange rustique et intimidant. Elle avait la beauté d'une arme, qu'il convenait d'honorer et de manier avec conviction, au risque de se couper.

Il aurait pu passer des heures à la regarder. Mais, quand elle se déshabillait d'une manière aussi décidée, Michel savait qu'il n'aurait pas de temps à perdre en contemplation. Il n'était qu'un passe-temps en attendant l'accomplissement du Grand Œuvre. Il s'en contenterait. Elle marcha directement sur lui et le gifla à pleine volée.

« Revenez à vous ! »

Michel passa la main sur sa joue. Il glissa sur son banc de pierre jusqu'à choir sur le sol. La pièce s'éclaira subitement. Hélène et Kafka étaient penchées sur lui. Il était dans la salle d'attente du poste de police.

« Ça va ?

— Ça va. »

Il se releva péniblement, incapable de cacher à quel point non, ça n'allait pas. La claque que Kafka lui avait assénée pour le ramener à la réalité résonnait comme un coup de marteau.

« Est-ce que j'ai parlé ?

— Un peu, répondit Hélène.

— En français ? »

Elle fit signe que non. Il ne chercha pas à en savoir plus. Hors de la faculté, peu de personnes parvenaient à reconnaître les langues qu'il parlait parfois durant ses absences : grec, latin, hébreux, ou une autre qui n'intéressait que Nideck.

Ils s'installèrent tous les deux sur une chaise. Kafka lui apporta un verre d'eau.

« Voulez-vous que quelqu'un vous conduise à l'hôpital ?

— Ça va aller. Est-ce qu'il y a des développements ? »

Kafka le dévisagea un moment en silence, comme s'il avait proféré une énormité, puis elle se tourna vers Hélène. « Vous resterez encore un peu ici. Il se peut que nous ayons d'autres questions.

— Mais je vous ai déjà tout dit deux fois ?

— Nous allons vous demander de nous aider à établir un portrait-robot. »

Michel redressa la tête. « Un portrait-robot ? À quoi cela va-t-il vous servir ?

— D'après vous ? Nous allons le diffuser, voir si cela nous apporte de nouvelles informations.

— Et le temps que ça arrive, Guenièvre sera morte.

— Nous faisons tous de notre mieux, ici. »

Kafka leur adressa un signe de tête qui se voulait sans doute réconfortant, puis elle rentra à son bureau. Michel se tourna vers Hélène. Il croyait qu'elle partagerait son indignation, mais son visage n'affichait que le désespoir. Il s'en voulut d'avoir immédiatement évoqué le pire.

« J'aurais dû aller au Vade Retro avec vous, hier. »

Il attendit qu'elle le détrompe, qu'elle lui dise qu'il avait accompli son devoir. Une porte s'ouvrit.

« Mademoiselle, nous allons avoir besoin de vous. »

Hélène se leva mécaniquement. Michel ne fut pas invité à la suivre. Il resta assis. La claque de Kafka brûlait toujours sa joue et se réverbérait dans son crâne. Elle avait peut-être raison. Tout le monde, depuis le matin, voulait le voir à l'hôpital.

Guenièvre était celle qui avait vraiment besoin d'un médecin. La police avait atteint ses limites, et l'Ordre ne l'avait pas rappelé, même s'il avait souligné l'urgence de sa requête. Il ne restait que lui. Il serait toujours temps de se reposer le lendemain.

Glisser hors de son corps ne fut pas difficile. C'était comme de se laisser tomber, alors qu'on s'accrochait au-dessus du précipice. Il heurta le sol presque aussitôt, mais il refusa de réveiller.

Elle était penchée sur lui, sa poitrine fine perlée de sueur. L'odeur du soufre était devenue presque palpable.

« Ça y est. La combustion est achevée. »

Elle se releva. Quoi de mieux qu'une expérience réussie après l'amour ? Michel se redressa, vaguement conscient de ne pas se trouver au bon endroit. Où était Guenièvre ?

« Nous y sommes arrivés, Michel !

— Quoi donc ?

— Le Grand Œuvre. La vie éternelle. »

Elle enfila un gant de cuir épais et retira le creuset du four. C'était une vision glorieuse, que ce corps luisant à la lueur dansante du feu, nu à l'exception d'un gant à moitié calciné.

« Tu imagines, Michel ? Tu ne vieilliras jamais. »

Il se sentit emporté, transporté. On darda des lumières dans ses yeux. Il ne les laisserait pas l'arracher à son rêve. Ne plus jamais vieillir, qui dit mieux ?

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !