Elisabeta - Chapitre 7

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 « Dissidente/pl. Dissidenti :

Nom donné aux opposants des Maîtres et de l'Église. Il s'agit d'un regroupement informel de dissidents, résistants, repris de justice et autres délinquants immortels qui s'attachent à désorganiser le Cercle par tous les moyens.

Leur nom vient du fait que ce mouvement a été initié par des rebelles italiens dans les environs de 1680. »

Extrait d'un livre officiel d'Histoire du Cercle



Saraï

Près de Rennes, France
Janvier 2015


J'ai aménagé, il y a quelques années, un petit salon de lecture près de la plus grande fenêtre, celle qui donne sur la forêt et ses arbres à la fois si menaçants et accueillants. Cela me permet, quand je lève le nez de mon bouquin, de laisser mon regard se poser sur les bois, de goûter quelques secondes à cette simple idée de liberté, avant de l'oublier. Ce soir, la rêverie me paraît un peu plus amère, car le besoin de m'en aller est si fort qu'il en devient douloureux.

Le livre ouvert sur mes genoux est l'un des ouvrages rapportés par Carmine il y a déjà quelques semaines. Je n'ai pas encore eu le loisir d'y jeter un œil, accablée de travail. De plus, à présent que Carmine est au courant pour le retour de mon don, nous consacrons la moindre minute de notre temps libre à tenter de trouver une issue de secours : un plan, une défense à opposer aux Maîtres si ces derniers découvraient notre secret, en parallèle à ce que je prépare avec Elisabeta.

L'étude des monarques fait partie de ce plan, sans compter que j'ai souhaité combler mes lacunes à ce sujet : lors de mon noviciat, nous n'avons que très peu évoqué l'histoire des Rois et des Reines. L'apprendre par le prisme d'Elisabeta est passionnant mais cela reste très parcellaire, et comme Carmine n'est pas encore au courant de son existence... Je ne peux pas vraiment compter sur elle.

L'ouvrage que je parcours se révèle être un catalogue d'exposition qui s'est déroulée il y a cent ans. J'y ai trouvé, à la fin, le nom d'Elisabeta Alighieri, mentionnée comme l'ultime Reine en exercice, mais rien d'autre d'intéressant. Rien non plus à propos de Faustina, ce qui ne m'étonne pas. Si j'en crois mon fantôme, cette dernière n'a aucune existence légale : personne n'avait eu vent de sa naissance, et quand elle fut tuée, Fabio Gabrieli a tout fait pour dissimuler sa mort. Les planches en couleurs reproduisent d'antiques tableaux représentant les monarques, anonymes pour la plupart : aucune légende n'indique qui ils étaient. J'ignore laquelle de ces Reines est Elisabeta parmi ces visages féminins aux traits parfaits et aux cheveux souvent blancs comme la neige. Les toiles, quant à elles, dorment au fond d'un coffre-fort dans une banque privée, oubliées de tous. À moins qu'elles n'aient brûlé.

La sonnette qui retentit soudain me fait sursauter, et me sort violemment de ma contemplation des peintures. Plus loin, assis à son bureau, Carmine se fige. Personne ne vient ici, jamais sans s'annoncer en tout cas. Les visites à l'improviste sont très rares, si bien que je sens monter une sourde angoisse que je réprime très vite. Si les chasseurs tenaient à m'arrêter, ils ne prendraient pas la peine de sonner.

— Ne bouge pas, m'intime Carmine tandis qu'il se précipite à l'entrée, sur ses gardes.

Puis, après un coup d'œil dans le judas, il ouvre et me lance :

— C'est Luciano.

Luciano Bellini est le meilleur ami de Carmine et, s'il n'est jamais venu nous rendre visite, détestant quitter son Italie natale, je sais que mon mari a toute confiance en lui. Il ne nous causera pas d'ennuis. J'espère.

Elisabeta + SintevalLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant