Chapitre 1-2

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***

Un soir, alors que je rentrais plus tôt que prévu du travail, j'avais surpris ma mère en grande conversation téléphonique. Comme cette dernière avait l'air houleuse, je n'avais pas osé la déranger et m'étais donc faufiler à pas de loup dans l'entrée, avant de stopper net à l'entente de mon prénom. Je n'étais pas du genre curieuse ou indiscrète, mais comme manifestement la conversation me concernait, je n'avais pu m'empêcher d'écouter.

Dans un premier temps je n'avais pas compris grand-chose, n'ayant accès qu'a un seul côté de l'échange. Mais le peu j'avais entendu, avait suffi à m'alarmer. Assez pour que je me laisse surprendre par la fin abrupte de la conversation, ainsi que par sa mère qui était brusquement sortit de la pièce. Une franche surprise s'était peinte sur son visage, très vite remplacée par une désapprobation nette et une pointe de colère. Elle n'était clairement pas ravie de me voir ! 

La conversation qui s'en était ensuivit, me revint subitement en mémoire avec une clarté stupéfiante.

Nous nous trouvions dans le salon-salle-à-manger de notre coquette petite maison et le soleil couchant nimbait la pièce d'une chaleureuse teinte jaune-orangée qui donnait l'impression que les meubles étaient en or filé. Ma mère, son premier instant de surprise passé, avait repris contenance et me regardait d'un air à la fois réprobateur et attendri, ses beaux yeux bleus fixés sur moi.

— Tu rentres tôt ce soir ma chérie. Un problème au travail ?

— Non. J'ai juste échangé mes heures avec Janice cette semaine c'est tout, lui avais-je répondu le plus naturellement possible surprise par son ton prudent et guindé.

Un silence pesant et gêné avait suivi ma réponse et je m'étais trémoussée, mal à l'aise, n'osant croiser le regard de ma mère. Allait-elle me parler d'elle-même du contenu de cette conversation ? Ou devrais-je prendre les devants tout en m'excusant d'avoir écouté aux portes pour faire bonne mesure ? m'étais-je demandée, de plus en plus perplexe. Ce silence était d'autant plus gênant qu'il était très inhabituel. Nous nous étions toujours très bien entendu et avions rarement de sujet de désaccord et encore moins de secret l'une pour l'autre.

— Excuse-moi, je ne voulais pas te déranger, ni écouter mais...j'ai entendu mon prénom et...j'ai...

—...succombé à la curiosité, termina ma mère à ma place, un petit rire forcé dans la voix. Ce que je ne te reproche pas. J'aurais sans doute eu la même réaction que toi. J'aurais seulement préféré que ce soit lors d'une autre conversation.

Elle s'était tu subitement, un air songeur sur le visage et le regard perdu au loin. 

— Qu'as-tu entendu exactement ? avait-elle fini par me demander d'une voix lasse et résignée qui avait fini de m'inquiéter, avant de s'assoir tout en douceur sur le canapé se trouvant derrière elle.

Le soleil avait fini par se coucher et le crépuscule donnait maintenant un air fantomatique à la pièce, accentuant les ombres et donnant un aspect plus dur et plus âgé au visage de ma mère, d'ordinaire si beau et si jeune. Je restai un instant muette, ne sachant quoi répondre. Je n'avais capté que des bribes et surtout pas vraiment compris le peu j'avais entendu. De plus tous ces mystères et cette ambiance étrange me perturbait, ce n'était tellement pas habituel tellement pas...ma mère.

Au bout de quelques minutes, j'avais dû me rendre à l'évidence, ma mère attendait que je rompe le silence la première. Ne comprenant rien à cette situation inédite et irréelle, j'avais décidé de tenter de désamorcer la situation, qui je le sentais pouvait mal tourner.

— À part mon prénom, je n'ai pas vraiment compris de quoi tu parlais et de toute manière ce n'est pas grave. Si c'était important, je sais que tu me le dirais, lui avais-je dit gentiment tout en commençant à se retourner pour sortir de la pièce.

— Rose, attend...il y a des choses que tu dois savoir. C'est juste que...ce n'est pas le bon moment. Je voulais t'en parler mais...les autres estiment que c'est encore trop tôt. C'est de cela que nous parlions au téléphone tout à l'heure.

Je l'avais fixé un instant, hébété. Les autres ? Non mais de quoi elle parlait là ? m'étais-je alors demandé, mes neurones tournant à plein régime. La première hypothèse logique qui m'étais  venu à l'esprit avait été l'adoption. Les "autres" pouvaient désigner mes vrais parents, après tout c'était toujours possible ! Bien que fortement improbable, avais-je alors pensé. Qui irait confier un bébé à une mère célibataire ? J'avais secoué la tête pour essayer de m'éclaircir les idées avant de croiser à nouveau le regard de ma mère, qui me regardait d'un air à la fois attendri et amusé.

— Ne cherche pas à deviner, tu ne trouveras jamais...et non, tu n'as pas été adoptée ! Tu es bien ma fille, m'avait-elle dit gentiment comme si elle avait lu dans mes pensées. Il y a plein de choses que tu ne connais pas et dont tu ne soupçonnes même pas l'existence. Je t'en parlerais en temps utile, si cela s'avère nécessaire. Ce qui n'est pas encore certain pour le moment. En attendant, taches de ne plus y penser.

Elle s'était levée, puis s'était dirigée vers la cuisine attenante, dont-elle avait allumé la lumière.

— Veux-tu une tasse de thé ? m'avait-elle demandé en se retournant pour me regarder comme si de rien n'était et que nous ne venions pas d'avoir une conversation complètement surréaliste.

— Non mais attend ! On ne va quand même pas en rester là ! m'étais-je écriée d'une voix indignée et un peu criarde, même à mes propres oreilles.

Pour toute réponse, elle m'avait souri et était repartie dans la cuisine où elle s'était mit à faire chauffer de l'eau. Non mais elle plaisantait là ! me souvins-je avoir pensé. Elle ne pouvait pas me donner des bribes d'informations qui en plus n'avaient aucun sens, pour ensuite me laisser dans le flou comme ça. Elle aurait mieux fait de ne rien dire dans ce cas-là.

***

Le souvenir plus que réaliste s'estompa aussi vite qu'il était apparu, me laissant hébétée, perdue et tremblante au milieu de la rue. Malgré la pluie qui tombait toujours avec force, j'abaissai ma capuche et laissai les gouttes glacées ruisseler sur ma peau moite, me demandant ce qu'il venait de se passer exactement ? Ce souvenir avait été tellement vivace que j'avais eu la sensation d'être de retour là-bas, le jour de cette étrange conversation.

C'était d'ailleurs l'une des dernières que nous avions eu toutes les deux, puisque ma mère était morte quelques jours plus tard, me rappelai-je douloureusement. Étrange qu'une conversation aussi perturbante me soit complètement sortie de la tête ! C'était dingue ce qu'un gros traumatisme pouvait causer à la mémoire. Comment avais-je pu totalement oublier cette soirée étrange ? Je secouai la tête pour en chasser les gouttes de pluie ainsi que les dernières réminiscences du souvenir, qui semblaient s'accrocher à mon cerveau comme des toiles d'araignées à un balai.

Ombre Fauve (sous contrat d'édition )Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant