Chapitre 12 - Escapades (2)

17 2 1
                                          

– Eh bien... Peut-être ne pourras-tu rien me dire, mais... sais-tu pour quelle raison les liens entre les Man et les autres castes sont tabous ? Le Prêche qui nous récitait les textes sacrés au moins trois fois à chaque Roimhtràth Féillean parlait d'une volonté des Gardiens de punir de prétendus infâmes et leurs descendants en les excluant de la société humaine... Est-ce que ce serait lié ?

– Tu devrais lire le début de ce traité, dit Al en lui tendant le parchemin. Ça te rafraîchira sûrement la mémoire.

Eusebio obtempéra, ne pouvant s'empêcher d'admirer la finesse du vélin et la qualité de l'écriture. Le jeune homme fut heureux de constater que sa lecture était devenue fluide et facile – les mots coulaient dans son esprit comme une source vive, intrépide, insatiable.

Il s'agissait d'un ouvrage résumant plusieurs textes sacrés, et dont l'ambition était d'apporter un éclairage objectif sur la création du monde tel qu'on le connaissait. Le traité était ponctué de commentaires annotés en marge – soit de la main de l'auteur, soit du calame d'Al lui-même.

« Il fut un temps où les Anciens Dieux des hommes furent lassés des guerres perpétuelles que ceux-ci menaient en Leurs Noms. L'ambition des anciens hommes était d'égaler leurs dieux et de répandre parmi les leurs l'Unique Croyance. Persuadés que seul le dieu qu'ils représentaient préexistait sur tous les autres, les anciens hommes se livraient une lutte acharnée. Il n'y avait plus ni amour, ni paix, ni harmonie ; la puissance des hommes devint telle qu'ils crurent maîtriser des forces destructrices.

« Mais les Anciens Dieux, aveuglés par le chagrin, décidèrent d'abandonner les hommes à leur sort. Ils quittèrent donc la voûte céleste où ils siégeaient depuis la nuit des temps, pour partir en quête de repos et de paix. Ainsi livrés à eux-mêmes, les anciens hommes n'en devinrent pas plus sages pour autant ; ignorant tout du départ de leurs Dieux, ils poursuivirent leurs batailles meurtrières, dévorantes, irrépressibles. Chacun voulait se montrer plus puissant que son voisin, et consacrait donc vie, temps, argent, à l'élaboration d'armes destinées à surpasser celles des autres. Les désastres engendrés chez les uns ne faisaient qu'accroître leur désir de vengeance et de mort, et plutôt que de pleurer leurs défunts, ils envoyaient les vivants expier les crimes de leurs voisins. Ils ne pensaient pas qu'il puisse exister une paix et une harmonie, ils ignoraient que l'Unique Croyance portait bien des noms différents, mais que son essence était la même pour tous et signifiait la même chose. Les Anciens Hommes, sans même s'en rendre compte, s'épuisèrent dans la lutte, et finirent par se perdre eux-mêmes.

« Au bout de centaines d'années, d'autres dieux traversèrent les étoiles et s'arrêtèrent près de la Terre. Ils la trouvèrent fort belle et voulurent s'y installer. C'étaient les Gardiens. Ils y trouvèrent les Anciens Hommes, et les trouvèrent forts laids. Ces dieux savaient que s'ils désiraient créer un monde nouveau, il leur faudrait d'abord détruire l'ancien. Alors, ils réveillèrent l'âme de la Terre, Eāreth, et déclenchèrent des cataclysmes destinés à tout engloutir : l'air, corrompu par les gaz nocifs des hommes, se retourna contre eux et les empoisonna à son tour, les rendant malades ; la terre, polluée par les déchets toxiques, s'ouvrit et les dévora ; l'eau, souillée par les rebuts néfastes, s'enfla et les engloutit.

« Puis les Gardiens virent que certains parmi les Anciens Hommes avaient survécu et les suppliaient de les épargner. Ces nouveaux dieux étaient magnanimes et accédèrent aux prières qui leur étaient adressées. Leur nouvelle race fut créée à l'image des Anciens Hommes, car les Gardiens voulaient conserver la marque de leur désastre, et rappeler aux Nouveaux Hommes les erreurs de leurs Ancêtres. Les Anciens Hommes et leurs descendants, à jamais redevables et maudits, serviraient les Nouveaux jusqu'à la fin des temps.

Le Livre du ChaosLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant