Chapitre 12 - Escapades (1)

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« Quaeris, quot mihi basiationes / tuae, Lesbia, sint satis superque. / [...] /  quae nec pernumerare curiosi / possint nec mala fascinare lingua. » (Catulle, « À Lesbie », Poèmes, Ier siècle av. J.-C. : « Tu me demandes combien de tes baisers il faudrait, Lesbie, pour que j'en aie assez et plus qu'assez ? [...] Ah ! puisse leur nombre échapper au calcul des curieux et aux charmes de la méchante langue ! », trad. M. Rat, 1931)


Bien qu'il sache que le sommeil l'eût fui, Eusebio, allongé de façon plus ou moins confortable sur son lit, maintenait résolument ses yeux clos, tentant d'échapper aux pensées qui tournoyaient sans relâche sous son crâne. Ses couvertures s'étaient entortillées autour de ses jambes à force de gesticulations agacées. Le jeune homme ignorait combien de temps s'était écoulé depuis la fin de la cérémonie d'Intronisation – il lui semblait que déjà le petit matin s'annonçait.

Après sa confirmation dans ses fonctions de Lusragan, il avait supporté plutôt qu'apprécié les témoignages de joie de la foule, les félicitations bourrues de Maître Arminius, les louanges de Lenneth, répondant laconiquement aux questions curieuses sur son étonnante connaissance du Serment des Lusragan – lui, l'Exlimitus. Écoutant distraitement son ami lui détailler les différentes tapisseries, oublieux des détails sur les emblèmes, attributs et caractéristiques des castes et fonctions représentées aussitôt que Lenneth les lui indiquait, Eusebio n'avait eu alors qu'une seule obsession : le silence. Lui qui, d'habitude si patient et plein de curiosité à la fois, n'espérait plus que la solitude afin de remettre ses pensées dans l'ordre. Les jacasseries de son collègue et ami l'ennuyaient, le babillage de la foule l'importunait, et même la rude sérénité d'Arminius finissait par l'agacer prodigieusement. Il avait fallu supporter encore le buffet, auquel Eusebio avait à peine touché, l'esprit irrésistiblement attiré par le poids de la thériaque dans sa poche – et par l'absence de Tora. Comme les autres hauts responsables, elle avait rejoint la foule pour le repas, discutant de-ci, de-là avec les nouveaux intronisés ou ses confrères. Le jeune homme s'était donné l'impression de l'espionner, jetant de furtifs coups d'œil, presque envieux de l'attention qu'elle accordait aux autres, espérant un regard, un mot de plus, une considération qui auraient éclipsé ses rivaux. C'était, là aussi, une attitude qui ne lui ressemblait pas – et qu'il n'aurait pas volontiers admise. Le trouble intense, quasi douloureux qui l'envahissait dès qu'il croisait Tora ou songeait à elle, et qui l'avait tant surpris, à deux reprises, à son contact, l'effrayait mais, de façon étrangement et délicieusement paradoxale, l'ensorcelait.

Pourtant, sans être coutumier du fait, Eusebio avait déjà eu l'occasion de plusieurs aventures – des liaisons de passage auxquelles il s'était abandonné sans réellement y réfléchir, des amours frivoles, sans lendemain. Il se souvenait de ces femmes comme d'admirables personnes, avec qui il avait partagé de bons moments, charnels, sensuels, aussi bien que platoniques parfois. Combien de discussions sur la nature des étoiles et des daimons n'avait-il pas connues, avec Eutropia l'astrologue, alanguie contre lui après l'amour ? Combien de postures excitantes, audacieuses, de gestuelles langoureuses lui avait apprises Piye la saltimbanque, durant toute une nuit de Lah-Ashnan, les Premières Récoltes ? Et la douce Jara, ou Euredice aux formes généreuses ? Moravia, quant à elle, aurait pu compter parmi ces femmes – à cette pensée, Eusebio rougit. Le simple fait qu'il eût ainsi trahi Lenneth ne l'avait pas effleuré – et d'ailleurs, son esprit n'avait pas même évoqué son ami. Était-il devenu si égoïste ? Avait-il réellement été sur le point de contraindre Moravia à se donner à lui, pour acheter son silence ? Eusebio ne se leurrait pas ; la jeune femme avait eu beau le griser, le tenter en pressant son corps lascif contre le sien, il avait voulu profiter de son emprise sur elle pour assouvir le désir violent qui s'était emparé de lui.

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