Elisabeta - Intermède 1

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Elisabeta

 Je suis née au cours du Quattrocento, quand Florence connaissait un essor économique et artistique hors du commun. Cosme l'Ancien était parvenu à renverser le pouvoir et venait de fonder la puissante dynastie des Médicis, changeant à jamais le visage de la ville et des arts. Mon père, qui était marchand, le connaissait de longue date. Il avait fait affaire avec lui avant de décider de quitter les sphères mortelles pour se consacrer au Cercle.

J'ai toujours vécu entourée d'œuvres d'art. Ma mère m'emmenait visiter les couvents et les églises afin de me montrer le travail de ce peintre qu'elle aimait plus que tout, Fra Angelico. Ses anges étaient pour moi des compagnons de route, mais je crois qu'avec le temps, en secret, je lui préférais Michelangelo. J'avais surtout cet attrait pour la sculpture que je considérais comme la forme artistique parfaite, la plus pure expression du travail des mains, du regard et de l'âme. Plus tard, je découvris l'œuvre de Bernini, et ce fut un choc bien plus vaste, bien plus bouleversant. Gian Lorenzo Bernini représentait la perfection même, le génie à l'état pur.

Mes parents, vois-tu, étaient des immortels-nés très anciens. À l'époque de leur naissance, lors de l'expansion du christianisme dans l'Empire romain, les immortels étaient si nombreux que seules les familles régnantes étaient en droit de revendiquer le pouvoir. Mais à l'heure de ma propre naissance, les Nés s'étaient déjà faits très rares. Plus d'un millénaire s'était écoulé entre la venue au monde de mes parents et la mienne, faisant de ces Nés les seuls monarques destinés à régner par droit de sang. En l'espace de mille ans, notre espèce s'était déjà mise à décliner. Ce qui était autrefois la norme devenait rareté. Ainsi, lorsque ma mère apprit qu'elle attendait un enfant, elle pensa d'abord à un miracle.

Quand elle accoucha, elle réalisa que ce miracle pourrait se changer à tout instant en malédiction. Que si je me révélais immortelle, je vivrais un enfer. Et elle eut raison.

Il existait alors plus de Maîtres que de monarques ; les ministres transformés dirigeaient le Cercle d'une main de fer, poussant les Rois et les Reines restants à abdiquer. Ces derniers résistèrent, bien entendu, car leur sang ancestral et millénaire leur accordait, à eux et à eux seuls, la légitimité du pouvoir. Mais le travail de sape des Maîtres, lent tel l'ouvrage de l'araignée, risquait de briser le Cercle et la fragile harmonie de celui-ci.

Si bien que les hommes décidèrent de voler le pouvoir aux femmes. Les immortelles étaient toujours en mesure de devenir mères. Par un miracle, par un coup de chance, par le caprice du hasard ou de Dieu, elles n'avaient pas perdu la capacité d'enfanter. Et rien n'effrayait plus les Maîtres que la perspective de découvrir un jour qu'une immortelle-née était venue au monde, car elle serait la seule et unique héritière de ce pouvoir qu'ils mirent si longtemps à nous voler. Dans une société où le sang faisait office de mémoire collective et de nourriture indispensable, il s'agissait aussi de la seule légitimité à prendre la tête de notre peuple.

Le sang est le pouvoir, donc. Et le sang se transmet par les mères à leurs filles. Et uniquement ainsi.

Que se passe-t-il lorsqu'on souhaite briser une société matriarcale ? On asservit ses femmes ; on les bâillonne, ou on les brûle. On les force à avorter, on leur retire leurs enfants pour les noyer, on mutile leur matrice à l'argent bénit afin de les rendre infertiles. Ces agissements terribles avaient bien lieu, je te prie de me croire. Ils ne durèrent pas longtemps mais provoquèrent des drames sans précédent, infligeant de profondes marques sur les corps et les âmes.

Un jour, un Maître du nom de Fabio Gabrieli se proposa de promulguer une loi qui permettrait de faire cesser ces horreurs : remplacer les blessures par le mariage, prétendant ainsi nous accorder la plus grande des faveurs. Il plaida sa loi auprès des Maîtres, la mit en application, et les unions forcées devinrent la norme. Chaque femme en âge de procréer devait se marier, son époux avait le devoir de veiller à ce qu'elle n'enfante jamais. Si cela venait à se produire, le père devait se résoudre à abandonner aux humains l'enfant mortel, ou à assassiner l'enfant immortel si ce dernier devait être une fille. Celles qui restaient en vie étaient traquées, emprisonnées ou dissimulées telles des choses honteuses. Des secrets gênants, voués à la solitude et à la douleur.

Elisabeta + SintevalLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant