Nox

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( Ed Sheeran - Photograph)



- Une bière au beurre et un chocolat, s'il vous plait, commanda Aimée

Le serveur prend notre commande, et nous laisse seules. Depuis la fin de la guerre, la vie continue normalement. Comme si rien ne s'était passé, mais pour moi, même les boissons du Chaudron Baveur ne réussissent pas à noyer mes larmes. Aimée me regarde depuis de longues minutes. Elle ne disait rien. De mon côté, je ne fais pas l'effort de tenir la conversation mais je suis fatiguée. C'est pas très solide comme excuse mais c'est ça, je suis effondrée. Octobre débute mais les températures restent encore douces et le soleil brille dans un miraculeux ciel bleu. C'est horrible. Le serveur revient avec une chope de bière remplis à ras bord et une tasse chocolatée remplis de crème. Mais lorsque la tristesse vit en vous, les envies et les besoins s'effacent. Un seconde passe. Je grimace. Aimée fronce les sourcils :

- Ellie, je te préviens, je n'ai pas payé tout ça pour rien ! Alors, tu vas la boire ta bière, crois-moi !

  J'étouffe. Ses mots me laissent silencieuse. Nos regards se croisent, puis la main tremblante, je porte la tasse à mes lèvres. Le soda déshydrate ma gorge. Le sucre apaise mes peines. J'aime beaucoup cette boisson. Je l'adore même. Des fois, on a tous besoin d'un peu de confort. Mais c'est dégueulasse ! Totalement écœurant ! L'acidité respire mes papilles. Néanmoins, la douleur est trop forte. Je m'apprête à tout recracher. Seulement, Aimée me fixe. Bruyamment, je repose la tasse :

- ça ne sert à rien... J'y arrive pas...

- Essaye encore au moins..., me conseilla-t-elle en posant sa main sur la mienne.

Essayer ? Je ne fais que ça... Mais c'est ainsi... Depuis, je ne vis plus. C'est au-delà de mes forces. Tout m'écœure. A chaque fois, où j'essaye, je m'effondre. C'est comme ça. 

- Il faut que tu continues..., me conseille Aimée

- Je sais... Tu me l'as déjà dit... Il faut tourner la page... Il faut oublier... Je le fais depuis sa mort... Depuis un mois, je me bats pour vivre mais rien... Mais sans... Je veux dire... Regarde, rien ne marche... C'est impossible... Je sais même plus parler...

Aimée est adorable. Je suis désagréable. Jamais, elle ne me quitterait. Quelquefois, je la rassure et lui promets de rester sage. Pourtant, elle ne s'inquiète toujours. Tout simplement, Aimée refuse de me laisser tomber. Tout le monde a peur pour moi. Ils ont surement raison. C'est pas compliqué de se jeter du haut d'un pont. Surtout, le matin, ce lit vide me donne envie de mourir. C'est insupportable. Je suis souvent envahie par des pensées négatives. La mort ne me fait plus peur. La vie, ça, c'est effrayant, surtout sans lui, je me dis souvent. Continuer à marcher, essayer d'être, alors que le reste est déjà partit, ça n'a aucun sens. Les jeunes morts sont atroces. Personne ne les pressent. Mais elles détruisent. Et Aimée est encore attachée à la vie, alors, elle fait ce qu'elle peut pour me retenir de partir et refuse de me voir sombrer. Mais la réalité, c'est que pendant que son chocolat se vide, ma bière est intacte. Elle veut que je survive mais elle ne comprend pas que j'ai déjà abandonné. Elle me jette un regard désespéré :

 - Une bière ne va rien y changer, ironisais-je

  Mon regard fuie vers les autres clients. Le Chaudron Baveur est curieusement bruyant. C'est pas normal. Comment font-ils pour vivre ? Je n'arrive pas à comprendre. Comment arrivent-t-ils à se relever ? Ils parlent, sourissent et rient aux éclats. Après tout. Pourquoi réussissent-t-ils à tourner la page? Si, dans mon cas, chaque respiration est suffocation. Aimée a les yeux. Je la dévisage. Ses lèvres bougent mais ne produisent aucun son. Paniquée, elle essaye de trouver des mots. Son silence me pèse. Elle commence des phrases sans jamais les finir. Son angoisse me saigne le cœur. Instantanément, un sanglot s'échappe de sa gorge. Il la coupe et me tue. Je ne peux continuer, son chagrin l'emporte. L'air semble me manquer à mon tour. elle tente de respirer mais sans succès. Je lui caresse doucement le dos. Je lui dis d'inspirer et d'expirer. Mais elle repousse mes gestes. Et me lance un regard noir. Les larmes débordent de son visage. 

- J'en peux plus... De de te voir mourir, sous mes yeux! Je veux pas... T'entends! Tu as l'impression que t'as le droit de nous quitter mais c'est faux! Pas toi! Non, ne me laisse pas Ellie... Je t'en prie ! Pars pas, pars pas sans moi. Si, tu oses mourir, Ellie, si tu fais ça, tu briseras ma vie. Je veux... Je veux pas être seule... Je peux pas... T'as pas le droit de crever pour lui! 

 Sans me contrôler, sa crise d'angoisse me dévore et je m'effondre en un grand bruit sur la table. Aimée n'essaie pas de me réconforter mais je sais qu'elle se force surtout aussi de retenir sa tristesse. Les larmes inondèrent mon visage. Et dans un geste désespéré, je couvre mon visage de mes mains. Il détestait ça.  Il déteste que je souffre en silence. Ces mots m'assassinent. Mon visage se fige. Ma bouche se crispe. Elle continue la voix remplie de sanglots. 

- Moi aussi... Il me manque... Même si, on ne se connaissait pas très bien... Il te rendait heureuse. Il vivait en toi. Et maintenant, lorsque je te vois aussi... triste..., il me manque encore plus. Ellie, il n'aurait pas voulu te voir dans cet état... »

  Devant elle, je sanglote, je souffre... Rapidement, mes mains furent trempées. Aimée reste quelques instants silencieuse avant de me prendre dans ses bras. A deux, nous nous effondrons. Je me sens coupable. Si coupable de la voir aussi angoissée à cause de moi. Je détruis tout autour de moi. Je ne peux me poser la même question : Pourquoi lui et pas moi ? Tandis que la vie est injuste, la mort reste toujours la reine de la fatalité.

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