5- Intervention de choc

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Vu de l'extérieur, le chaos de métaux et de composites qui avait été autrefois un avion de transport Antonov An-32 ne ressemblait plus qu'à une sorte de cigare froissé et mâchouillé, qu'on aurait rageusement écrasé dans un cendrier fumant, avant d'en éparpiller le contenu contre une pente raide et voir si cela pouvait constituer quelque chose qui puisse se comparer à une œuvre d'art abstraite. Il aurait fallu beaucoup d'imagination pour trouver cela beau. Et encore plus d'efforts pour imaginer que qui que ce soit puisse être encore vivant dans ce tas de tôle.

La première pensée de Calliopé fut la surprise qu'elle était encore en vie, après l'irrésistible chute de plus de mille cinq cent mètres depuis les cimes de l'Hindu Kouch. Suivant le fil échevelé de ses pensées, alors qu'elle tentait péniblement d'ouvrir les yeux - un exercice qui s'avéra particulièrement ardu- elle se demanda si sa géographie n'était pas trop rouillée et si son intuition que l'engin devait s'être crashé quelque part au pied du Baba Tungi pouvait être considérée crédible.

Techniquement, le meilleur moyen de le savoir était d'arriver à y voir quelque chose. Avec un effort surhumain, Calliopé parvint à soulever ses paupières, notant au passant qu'elle devait avoir un truc genre commotion cérébrale pour que ce geste soit si difficile à faire. Elle n'était pas très douée en médecine ; sorti des premiers soins d'urgence, ça n'allait guère plus loin. Mais elle se souvint que le mal de crâne fulgurant et les soucis de coordination motrice, ça, c'étaient des signes qui ne trompaient pas, en général.

Il faisait un noir d'encre. Même les yeux grands ouverts, elle ne parvenait pas à trouver la moindre source de lumière qui puisse lui montrer dans quelle situation elle se trouvait. L'hébètement commença, à la vitesse de la conduction nerveuse, à céder la place à la panique la plus viscérale.

— Téléphone, téléphone, téléphone !

Calliopé fut prise d'une soudaine frénésie gestuelle pour tenter d'atteindre son smartphone, réalisant avec encore plus de panique qu'elle ne pouvait pratiquement bouger ni les jambes ni le bras droit et qu'elle ne les sentait presque pas. Le téléphone portable n'aurait aucun intérêt pour appeler des secours, à 4000 ou 5000 m d'altitude, en plein dans les contreforts de l'Himalaya. Mais il fournirait de la lumière, de quoi estimer sa situation et peut-être trouver son sac à dos et son téléphone satellite.

Le petit appareil qu'elle parvint à attraper eut la bienséance de fonctionner, malgré un écran largement fissuré. La lumière fut, au grand soulagement de Calliopé.

Et elle hurla. Un cri de pure terreur animale.

Dans la lumière, elle ne voyait que du métal tordu, des étoffes déchirées et les chairs sanglantes de ce qui avait été les passagers de l'An-32 ; ses collègues et ses confrères archéologues et géologues. Il n'y avait rien d'autre que cet espace confiné et minuscule où elle était, comme eux, broyée par ce qui restait de la machine, compacté dans un amas de viscères et de corps sans vie.

***

Jean-Marc pesta un grand coup en louchant sur la petite console portable qu'il triturait avec acharnement pour tenter de conserver le contrôle du drone. Assis sur le siège conducteur, Karl le regardait faire distraitement tout en conduisant, avec l'air le plus naturel possible, tandis que son SUV Renault faisait, pour la quatrième fois, le tour du bloc d'entrepôts.

— Bon, tu t'en sors ?

— Tu crois que c'est facile ? Je ne suis pas de la génération joystick, moi.

— Je crois qu'on dit joypad, maintenant ; t'as raison, t'es vieux.

— Toi aussi mon amour et toi, tu ne saurais même pas t'en sortir avec un portable. Attends ; ha, ça y est, j'y suis... Hé, regarde la route !

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