Chapitre 1 : La Belette et le mortier

2.4K 123 25
                                                  



Avez-vous déjà eu la sensation qu'il y a, sur vos lèvres, un baiser prêt à être cueilli, un baiser sur le point de s'épanouir pour faire flamber votre être tout entier ?

Depuis un mois, je vis suspendue à ce baiser qui ne vient jamais.

Fermant les yeux, je me perds dans l'eau verte de ce regard qui me manque tant. Il m'enlace, il m'embrasse, il m'embrase. J'ai l'impression que tout mon corps s'ouvre comme une fleur. Et il le sait, bien sûr. Il me devine toujours. Ses mains savantes me parcourent, réinventent mes contours, se glissent sous le tissu soyeux de la jupe que j'ai choisie ce matin - en pensant à lui, comme toujours. Ses doigts remontent le long de mes cuisses, me font frissonner, je voudrais...

- Ne rêvasse pas comme ça, Belette, je vois bien que tu n'es pas concentrée ! Tu ne seras jamais capable de faire une potion convenable si tu n'y mets pas du tien !

Je sursaute, manque de lâcher le pilon que je tiens. Me reprenant, je serre entre mes doigts le bois lisse, tente de me concentrer sur mon travail. Tiens, je n'avais jamais remarqué que cet instrument ressemble vaguement à... Ça suffit, Alma, arrête avec ces pensées impudiques.

Je ne devrais jamais songer à Fabrice quand ma mère est côté de moi. Il me semble qu'elle devine toujours quand mes rêveries s'égarent sous la ceinture. C'est tout de même gênant. D'autant qu'elle n'est même pas au courant de ma relation avec Fabrice. Elle avait tellement de peine quand je lui ai avoué que Paul et moi avions rompu, je ne pouvais pas en rajouter une couche en lui disant que j'étais avec quelqu'un d'autre. Bah, je lui dirai... un jour ou l'autre. Ce n'est pas urgent, pour le moment. Ce n'est pas comme si nous allions nous installer ensemble.

De nouveau, un grand sourire éclot sur mes lèvres. Car demain, oui demain, je vais m'installer dans une charmante maisonnette avec ma meilleure amie, Cathy ! Terminé, l'internat, ses horaires improbables, son couvre-feu ! Maman a enfin estimé que j'étais assez mature pour vivre en colocation hors de campus. Bon, il va falloir que je trouve un petit boulot pour participer au loyer, mais je trouve que c'est plutôt une bonne chose : un de ces jours, il faudra bien que je vole de mes propres ailes. Et le mieux, c'est que nous serons à moins de dix minutes à pied de la grande maison en lisière des bois qu'occupent Fabrice et Matt, le copain de Cathy. Bref, toutes les nuits... Je ne vous fais pas un dessin.

- Seigneur ! Cesse de pilonner ainsi, Belette ! Je te l'ai dit dix fois : il faut un rythme lent, mesuré, plein d'ampleur et de sérénité. C'est très important pour cette potion ! Laisse, je vais finir moi-même. Tu ferais mieux d'aller te coucher, il faut que tu sois reposée, demain.

Soulagée, j'abandonne mon pilon. Je vais pouvoir me glisser entre les draps pour y fantasmer en toute liberté. Maman ferme les yeux une seconde, pour se focaliser sur la flamme de la bougie que j'ai allumée - ça aide à la concentration. Puis elle s'empare du mortier pour achever la potion ruine-rhume qu'elle a décidé de préparer sur un coup de tête, alors qu'elle m'en a déjà donné une bonne dizaine. Elle a toujours peur que je manque de quelque chose. Il faut dire que c'est une excellente guérisseuse, et je n'ai pas souvent l'occasion de rentrer à la maison pendant l'année scolaire.

- Bonne nuit maman !

Trop concentrée, elle ne m'entend pas. Les yeux mi-clos, elle pilonne le mélange d'herbes odorantes, s'arrête un instant pour murmurer quelques mots de sa voix mélodieuse, avant de reprendre le rythme - lent et serein, comme elle me l'a rappelé si souvent. En principe, il ne faut pas utiliser d'incantation quand on prépare une potion, mais j'ai toujours vu ma mère le faire. Ses méthodes ne sont pas toujours orthodoxes, mais diablement efficaces. Son indomptable crinière frisée - dont j'ai malheureusement hérité - se balance en cadence sur ses épaules. Je la contemple un moment, comme pour graver son image dans ma mémoire. Elle a beau m'énerver parfois, avec sa façon excessive de me couver, je sais qu'elle va me manquer.

Puis, tout doucement, sur la pointe des pieds, je gagne ma chambre, me couche dans mon petit lit étroit, vestige de mon enfance. Là, sous les draps, les yeux fermés, sourire aux lèvres, je m'abandonne à une étreinte imaginaire. Bientôt, bientôt...

***

Les feuilles murmurent sous mes pas. Douce joie de sentir la forêt s'épanouir autour de moi. Elle m'a manqué, elle aussi... L'automne ne l'a pas encore touchée, elle foisonne, triomphante. J'aime tout de ces bois : l'entremêlement des branches, les feuillages verdoyant, le parfum pénétrant des floraisons tardives. Je m'avance, silencieuse, jouissant de respirer la grâce de cette vie végétale. Les rayons du soleil, mêlés de mille ombres, viennent danser sur ma peau.

Et puis soudain, il est là, dans mon dos.

- Elle en veut, la sorcière ! Tu vas voir ce que je vais te mettre, garce !

Son regard, d'un bleu de glace, s'imprime dans mon esprit.

Basculant pour lui échapper, je m'écroule sur le parquet. Ma chute m'a réveillée, et pourtant, je le vois encore. J'ai peur. Tellement peur. Je me recroqueville sur moi-même, je sanglote en silence pour ne pas réveiller ma mère.

Toutes les nuits, le même cauchemar.

Si seulement ce n'était pas vrai. Si seulement ce n'était jamais arrivé.

Au printemps dernier, dans cette forêt que j'aime et que je vais bientôt retrouver, j'ai été agressée. J'étais seule. Ils étaient trois. Je revois le regard bleu pâle de leur meneur, celui qui m'a tripotée, bafouée... Si Fabrice n'était pas arrivé, je ne sais pas ce qui se serait passé. Ou plutôt, je crains de le savoir. Et moi, la seule chose que j'ai pu faire, c'est lancer un sort pour faire disparaître le sexe de mon agresseur. Il est toujours en vie, quelque part. Avec un sexe invisible, et, probablement, la volonté de se venger. Enfin, par-dessus le marché, il y a celui qui a commandité tout cela, « le boss » dont ils ont parlé.

Ai-je vraiment envie de retourner à Maupertuis ?

N'y pense plus, Alma, n'y pense plus.

Je me force à respirer lentement, profondément. Il ne peut plus rien contre moi. Je saurai me défendre, la prochaine fois. Fabrice va m'apprendre de nouveaux sorts. Des sorts interdits. J'étais récalcitrante, mais je pense que je vais suivre ses conseils. Il ne sera pas toujours là pour me sauver à la dernière minute. Le jour où ce sera nécessaire, je n'hésiterai pas. Même si c'est illégal. Plus jamais je ne serai impuissante. Plus jamais.

Un mot fleurit dans mon esprit : disaper.

Je regarde mes mains, ne les vois pas. Je suis toujours là, mais personne ne peut m'apercevoir.

Personne ne peut m'atteindre.



Alma, sorcière amoureuse (suite de Sensuelle sorcière)Là où vivent les histoires. Découvrez maintenant