Chapitre 5

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Quand je rejoignis King's Cross, j'étais dans un état de nerfs inhabituel. Je m'étais changée trois fois, presque comme si j'allais à un rendez-vous amoureux, et non revoir mon ex-meilleure amie. 

Pourtant la pression me semblait aussi importante, cette fille avait compté pour moi comme une histoire d'amour. Pas le côté sentimental, mais son impact sur ma vie, mes pensées ou la manière dont je me percevais ; qu'y avait-il de si différent entre amour etamitié, au fond ? Peut-être cela se jouait-il à quelques nuances, mais pas grand-chose. Après tout, elle m'avait donné envie de m'affirmer, de trouver la personne que je voulais devenir ou d'être quelqu'un de meilleur. Et quand j'y réfléchissais, peu de mecs étaient arrivés à un tel résultat. À part Heath ?

On oubliait Heath ! Rien à foutre de ce type. Je l'aperçus enfin. Elle avait changé sans changer tout à fait. Son style était toujours aussi garçonne et urbain, le genre que je serais incapable de porter, mais ce n'était plus la Léna ado que j'avais quittée. Son corps et son visage s'étaient affinés. Elle s'était coupé les cheveux courts, avec un côté asymétrique original. Son teint était encore plus mate que d'habitude, elle avait dû passer du temps au soleil.

Puis elle me sourit alors que je ne savais plus trop comment lui dire bonjour, que je me sentais bien empotée, et je me rendis compte que j'étais ridicule. Je fis claquer mes talons jusqu'à elle, rentrant un peu malgré moi dans mes automatismes de modèle, après tout, c'était le moment de « bien présenter ».

— Léna, tu es trop belle ! Cette nouvelle coupe te vieillit juste ce qu'il faut, j'adore.

Au départ, elle sembla hésiter à me répondre quelque chose, puis elle se contenta d'un simple :

— Tu m'as manqué.

Le genre de sourire qui vous accueille avec gentillesse, même si un peu timide. Sans réfléchir plus, je la serrai donc contre moi, laissant déborder le sentiment que je ne pouvais m'empêcher d'éprouver : la joie de revoir quelqu'un que j'avais tellement regretté !

Je me demandai une seconde comment les gens « normaux » géraient des retrouvailles. Quelque chose me disait que cela incluait un repas, de l'alcool, toutes ces choses caloriques. Une légère appréhension monta en moi. Bien décidée à jouer le jeu devant l'une des seules de mes connaissances à ne pas savoir mes soucis sur le sujet, je lançai, ravie :

— Tu as faim ? Je te propose un petit arrêt dans un resto indien, puis on ira à la maison. OK ?

Toujours faire semblant : on pouvait se convaincre ainsi que c'était vrai. Et en emportant le repas chez moi, je pourrais toujours plus facilement picorer sans que ça se remarque. Elle hésita une seconde avant d'acquiescer. Cette pauvre demi-minute faillit me faire paniquer. L'idée qu'elle veuille en rester là m'aurait fait trop bizarre. Je n'avais pas pu la décevoir si vite, non ? D'habitude, cela prenait quand même plus de temps. 

Puis un doute me vint. Je savais parfaitement que mon frère jumeau et elle avaient eu une relation avant notre départ de France. Personne ne l'avait dit, mais il aurait fallu être aveugle pour l'ignorer. Notre déménagement précipité pour l'Angleterre avait peut-être même un rapport avec ça, mon cher père voulant éloigner son riche rejeton de la graffeuse. Ils ne s'étaient jamais revus, je pouvais en déduire qu'elle ne l'avait pas forcément bien vécu. Et si c'était ça le problème ?

— Je suis seule au loft, ma coloc Christy est en déplacement, j'ajoutai, espérant ne pas faire trop louche avec ma sortie.

Quelque chose passa sur son visage, comme si elle se détendait un peu.

— Où habites-tu ?

Je souris sans y penser. J'adorais mon quartier, il était juste parfait et j'en étais assez fière, ayant toujours tendance à m'en vanter.

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