Chapitre 8 : Dimitri

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Dans la chambre de Caleb, tout le monde s'agite. Nous devons trouver des réponses, et vite. C'est étrange. Quand nous sentons le lien, nous voulons le voir disparaitre. Mais quand il n'est pas là, nous nous languissons de lui. Comme un manque. 

Je me demande si le lien ne fait pas plus que simplement nous maintenir à bonne distance.

Je reste à l'écart, perdu dans mes recherches. 

— Ça va Dim ? Demande Marius. 

— Ne t'inquiètes pas mec, je vais bien.

— Pour un gars qui se revendique manipulateur, tu es un piètre menteur.

Je soupire. Marius voit tous. Je n'ai pas envie d'en parler maintenant. Il m'aurait bien laissé en paix, mais il n'a pas le temps d'être compréhensif avec moi.

— Alors ? Vas-y, dis-moi. 

— La lettre. 

Il ne comprend pas. J'explique que Caleb a avec lui une lettre de notre mère. Je n'avais pas le droit, mais je l'ai lu.

— Elle ne nous accuse pas, mais...

— Je sais, me coupe Marius. Moi aussi. 

— C'est quand même incroyable ! 

Parfois, je me dis que ça doit être dur pour les gens autour de nous de comprendre ce que l'on ressent. Mais ce qui me fait le plus peur, c'est notre propre incompréhension.

Même si Marius et moi sommes plutôt calmes et réfléchis, nous ne pouvons pas nous empêcher de perdre pied dès qu'il s'agit du lien. 

Pour être honnête, c'est la seule chose qui me touche. Je suis ce que l'on peut appeler « un insensible », comme dit ma sœur. Le monde ne me touche pas. Je l'ai laissé faire une fois, et il s'est joué de moi et a fini par me démolir.

Le cas de Caleb est légèrement différent, de par sa complexité. Au début, sa douleur n'avait pas d'importance pour moi. Mais je n'avais pas particulièrement envie de jouer avec elle. Et je n'aimais pas vraiment le voir souffrir. 

Dès lors, j'enfilais mon costume de grand frère en étant le plus proche possible de Caleb.

Mais cela n'a rien changé, j'étais vide de tout sentiment. Je ne ressentais pas la moindre affection et je pense que le lien ne peut pas « fonctionner » de cette manière. 

On ne peut pas duper le lien.

Je crois que rien ne peut me mettre encore plus en colère. Sans rire, j'aimerai bien qu'il se pointe face à moi qu'on s'explique d'homme à homme. Je vais le détruire moi, ce lien. Et plus jamais il ne fera de mal à ma famille. 

— Dim, reprend Marius, est-ce que tu t'es déjà demandé pourquoi ?

— Ouais. Pourquoi ? Comment ? Et surtout, jusqu'à quand ? 

— Je pense que si on répond au « pourquoi », les autres réponses viendront avec...

— Sûrement.

Sûrement pas. On saura d'où il vient, et après ? Pour moi, c'est inutile. Il faut trouver son point faible. Mais ce n'est pas à Marius de faire ça.

De toute manière, pour l'instant, nous n'irons pas loin. Aïden est penché sur l'ordinateur de Caleb depuis des heures, mais il n'arrive pas à tracer le docteur. 

Marius continue de me noyer sous les questions. Mais une en particulier me fait réagir :

— Pourquoi lui ?   

Alors ça, ça ne m'avais jamais traversé l'esprit. C'est une très bonne question. Pourquoi lui ? Maris, Aïden, Alizée et moi, nous sommes très différents mais complémentaires. Enfants, nous nous entendions à merveille. Peut-être le lien était-il déjà présent, mais étant tout le temps collé les uns aux autres, nous ne pouvions pas le ressentir. 

Nous étions heureux.

Puis Caleb est arrivé. Il a fait de nos vies un champ de ruines. De ma vie. Comment peut-on pardonner cela ? Et de toute manière qu'est-ce que ça changerait ? 

Caleb s'en fiche de notre vie. Et surtout de notre pardon. La souffrance ne partira pas pour autant.

Pour que les choses changent, il faut supprimer une partie de la boucle : nous ou Caleb. Mais peut-on seulement vivre sans Caleb ? 

Plus je pousse ma réflexion, plus je me rapproche de ce que je pense être la vérité :

— Je crois que je sais.

— C'est-à-dire ? 

— Je sais pourquoi lui ? Pourquoi c'est lui qui souffre ? Pourquoi c'est sa naissance qui a tout changé ?

Marius a l'air perplexe mais néanmoins intéressé. 

— Tu te rappel comment maman nous appelait ? 

— Ouais, se remémore-t-il en souriant. Les « quatre éléments ». Toi, c'est la terre, l'insensible manipulateur. 

— Et toi, c'est l'eau, la force calme, pas vrai ? 

— Sûrement ! Et puis Alizée est le vent, forcément. Fougueuse et impulsive. Et puis Aïden, le feu, autoritaire et colérique. 

— Autoritaire ? Aïden ? C'est une blague !

Marius explose de rire. Aïden a toujours joué au petit chef. Et Marius le laissait faire. Avec sa petite touffe rousse sur la tête, il courait partout en criant, fier d'être, le temps d'un instant, le roi du monde. 

Mais en vrai, notre chef de file, c'est Marius. 

— Bon, c'est très bien tout ça... Mais où veux-tu en venir ? 

— Le monde est constitué d'atomes. D'éléments. Ils composent tous. Nous existons à travers à eux. 

— Hum... Continue. 

— Mais eux-mêmes, ils ne peuvent pas exercer leur rôle s'ils n'ont aucun espace où se déplacer. Tu comprends ? 

—Non, Dimitri. Sois plus clair. 

— Les éléments se déplacent dans le vide. Sans le vide, ils ne sont rien. 

Continue. Puis il se souvient du surnom que notre mère à donner à Caleb :

— L'enfant du vide. 

— Ouais mec. Sans lui, on est foutu. Je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas comment. Je ne sais pas ce qu'on devra encore sacrifier pour le garder près de nous, pour le maintenir en vie. Mais on a besoin de lui.

— Je sais. Que crois-tu que j'essaye de faire ? 

— Tu essayes de sauver Caleb. Tu essayes de comprendre pourquoi tu ne souffres plus alors qu'il est à des kilomètres de nous !

— Et alors ?

— Tu réfléchis comme si on était une famille normale. 

— Qu'est-ce que je peux faire d'autre ? 

Je l'attrape par les épaules et le regarde bien en face. J'ai changé d'avis. Je pense qu'on peut le faire, on peut sauver le gamin. On doit le faire.

— Oublie Caleb. On doit réfléchir avec le lien, pas contre le lien. On ne part pas à la recherche de notre petit frère, Marius. On part à la recherche du vide. 

Marius boit mes paroles. Il hoche la tête. Il va enfin mener le bon combat.

Il nous manque des pièces du puzzle. Et j'en possède quelques-unes en plus que mes frères. 

Mais ils ne doivent pas savoir. Pas maintenant.   

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