Chapitre 6 - Partie 3 - Le Gala de la fraternité

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Tout va bien se passer, il n'y a aucune raison que ça se passe mal, se répéta Naola en traversant l'allée qui menait à la réception, un sourire de circonstance aux lèvres. L'invitation était tombée le matin même. Erzeck Branzig, le vice-président des industries Hexenbesen la conviait au Gala de la fraternité, comme s'étaient amusés à l'appeler les journaux de la Capitale. Il voulait s'entretenir avec elle autour d'un projet d'hexoplan utilisable par les êtres dénués de magie.

La jeune femme n'était pas dupe, cette missive surprise devait bien plus aux manipulations discrètes de Mordret pour disposer de ses oreilles au sein de la réception, qu'à l'attention de Mr Branzig pour elle. Néanmoins, l'industriel était réputé amateur de Course à Quatre et Naola ne doutait pas une seconde de trouver ses sujets de discussion intéressants. Elle espérait, de surcroît, glisser l'idée d'un partenariat entre son école et l'entreprise qu'il représentait.

« Erzeck Branzig », salua un homme qui apparut soudain dans son champ de vision, la main tendue.

Naola, surprise, s'arrêta net et observa la paume qu'il lui offrait, suffisamment longtemps pour qu'il se sente obligé d'ajouter :

« Nous avons rendez-vous ensemble, ce soir... Nous dînons ensemble... nous et une centaine d'autres personnes, plaisanta-t-il avec un sourire enjôleur aux dents blanches et bien alignées.

— Oh. Oui, oui, pardon, répondit immédiatement la jeune femme avec une franche poignée de main. Oui, nous avons rendez-vous. J'avais peur de ne pas vous repérer avec cette foule. Je cherchais un serveur pour me guider jusqu'à ma place.

— Et bien ce soir, Mademoiselle, je serais ce serviteur ! » renchérit-il en lui proposant son bras.

Naola retint un froncement de sourcils et se contenta de sourire poliment à la plaisanterie. Depuis le matin, elle n'avait pu réunir que peu d'information sur son cavalier improvisé, mais elle pensait trouver un soixantenaire accompagné de son épouse... À la place, elle se retrouvait avec un jeune homme d'une trentaine d'années, rutilant de charme et, comme elle ne tarda pas à le découvrir, un peu trop entreprenant.

Il l'entraîna jusqu'à leurs chaises, l'un en face de l'autre au bout de la tablée la plus éloignée de l'estrade et, par conséquent, du buffet. Cela n'avait pas la moindre importance, car il suffisait d'un geste aux convives pour qu'un serveur rapporte tout ce qu'ils désiraient sur la table centrale.

Branzig, ou plutôt Erzeck, comme il tint à ce qu'elle l'appelle, passa dix minutes, en début de repas, à détailler le projet de machine volante à destination des humains porté par son entreprise. Très rapidement, il enchaîna sur des sujets et des domaines bien plus personnels. La jeune femme comprit alors que le monsieur Branzig qu'elle escomptait rencontrer ce soir était en fait le paternel de l'énergumène qui s'évertuait à lui tenir la jambe, au sens figuré, quand il aurait manifestement apprécié le faire au sens propre.

Le repas fut pénible. Naola ne pouvait même pas compter sur ses voisins directs pour se soustraire à l'attention de son hôte. En bout-de-table, elle n'avait personne à sa gauche et la vieille sorcière en habits fédéraux, installée à sa droite, avait répondu à son bonsoir par un regard courroucé et un flot de paroles marmonnées à propos de sa tenue ; du temps que mettait le serveur à lui apporter à manger ; de l'argent dépensé par le gouvernement à organiser une fête pareille en l'honneur d'humains. Naola, surprise qu'on puisse faire passer autant d'idées négatives en si peu de secondes, n'avait pas insisté.

Elle commençait néanmoins à revenir sur cette décision, se demandant qui de la vieille folle ou du bellâtre serait le plus aisé à supporter. Depuis une dizaine de minutes, Branzig lui vantait ses performances en hexoplan... Naola dirigeait une école de vol. Elle savait, d'un seul coup d'œil, évaluer le physique d'un joueur de Course à Quatre, d'un coureur de steeple-chase, d'un athlète méca-aile. Erzeck Branzig n'était rien de tout ça. Un pilote du dimanche, probablement incapable de réaliser moins de la moitié des exploits dont il se vantait. La jeune femme retint un soupir. Le repas, au moins, était savoureux.

Elle accueillit l'annonce de l'ouverture du bal comme une délivrance. Elle se défila et échappa, le temps d'une danse, à l'insistance d'Erzeck., mais elle le retrouva devant elle, souriant de son sourire à tomber, dès les premières mesures du morceau suivant. Un peu contrainte, elle se laissa guider en tentant de mettre entre eux toute la distance possible. Lui qui la tirait, elle qui le repoussait, ils n'offraient pas un spectacle des plus fluides. La jeune femme bouillait intérieurement. Il lui semblait pourtant avoir refusé ses propositions avec fermeté. Une main un peu trop insistante sur sa hanche la décida. À la fin de cette danse-là, elle l'envoyait paître proprement. Tant pis pour le partenariat avec l'école. Elle n'arrivait de toute façon pas à en placer une, alors aborder le sujet...

Elle n'en eut pas le temps de le repousser. À peine le quatuor musimages eut-il cessé de jouer sa sarabande que les feux d'artifice, apothéose de ce délicieux gala de la fraternité, se déclenchèrent dans un fatras de lumières sonores. Les motifs que dessinaient les charmes et les poudres explosives se mouvaient au-dessus d'eux. Des fleurs turquoise grandissaient jusqu'à former une voûte scintillante, décors d'une féerie déchaînée. Des animaux ressemblant à des lapins avec des ailes de cygnes s'envolaient à l'assaut d'arbres aux feuillages d'émeraudes.

Autour de Naola, on applaudissait, on riait. Le spectacle s'accélérait. Aux oies dorées succéda une cavalcade de chèvres dont la barbiche, tel un pinceau d'encre, barbouillait la nuit de tâches rouge carmin. Plusieurs personnes, concentrateurs vers le ciel, produisaient de petites étincelles de lumières. Une tradition lointaine, écho des temps antiques où les enchanteurs s'adonnaient à la chasse au dragon. Le feu appelait le feu, les dragonniers d'antan allumaient de grands brasiers pour piéger les mythiques créatures. Les sorciers d'aujourd'hui usaient de leur magie en gerbes incandescentes pour appeler le clou du spectacle : le dragon d'artifices.

Progressivement, la frénésie burlesque s'essouffla : les éclats s'estompèrent un à un pour redonner sa place au manteau d'étoile et de noir que tissait cette douce nuit. Naola, le nez en l'air, le bras levé vers les astres, déversait comme toute la foule sa cascade d'étincelles. La tension, fébrile, montait du même souffle, dans la même respiration, le même murmure, comme une incantation :

« Le dragon », appelaient-ils tous.

Tous, sauf Erzeck qui trouva de bon ton de passer sa main sur la hanche de la jeune femme et se l'y caler avec l'air de vouloir l'enlacer. Naola le repoussa d'un violent coup d'épaule et se retourna vers lui, rouge de colère.

« Stop Erzeck, je ne veux pas... »

Un rugissement assourdissant noya la fin de sa rebuffade. Le dragon d'artifice pourfendit l'ombre de la nuit et, d'une explosion, fit jour sur l'assemblée déchaînée en cris de joie. Naola n'y prêtait pas attention, elle s'époumonait contre un Erzeck qui refusait de lui lâcher le bras et lui répondait avec tout autant de véhémence.

Ni l'un ni l'autre ne se rendirent compte de l'assemblée qui, d'un coup, glissa d'euphorique à terrifiée quand le dragon, arrivé au zénith de sa course, piqua droit sur la réception. Ils n'entendirent pas les cris de panique lorsque la bête artificielle incendia les tables et le buffet. Ils ne comprirent pas le soudain mouvement de foule qui les projeta l'un contre l'autre et qui valut, par ailleurs, une gifle bien sentie au bellâtre.

Naola en revanche, eut tout le temps d'une interminable seconde pour voir la déflagration fuser sur elle, comprendre qu'elle se situait pile au milieu de langue de feu et avoir la certitude très nette que, quelque soit le mouvement qu'elle amorçait — demander un transfère, activer un charme d'urgence, se jeter au sol — elle n'aurait pas le temps de l'achever.

L'incendie allait la tuer.

Il fut sur elle et l'engloutit en un instant.

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