Chapitre 6 - Partie 2 - Le Gala de la fraternité

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Le festin organisé ce soir célébrait en grande pompe l'achèvement du projet et le rapprochement des deux communautés. Le cloître de Luther, édifice de réforme par excellence, serait aujourd'hui le théâtre d'une nouvelle union.

Une scène, accolée aux vestiges de l'ancien bâtiment pré-cataclysmique, dissimulait un porche, surplombé d'un péristyle de vieilles pierres. De grandes tablées étaient disposées en épis le long d'un gigantesque buffet déjà garni de corbeilles de fruits, salades, plats de viandes et poissons. Un sortilège temporel, dont l'autorisation pour un événement officiel constituait une exception sans précédent, suspendait les victuailles dans l'état, en attendant l'heure de passer à table.

Serge soupira en prenant place à côté de l'estrade. En tant que chef des armées, il était chargé de la sécurité de la réception. Il s'était dispensé de ronds de jambe pour monter la garde et espérait passer la soirée à guetter en vain. Une situation qui lui convenait très bien. Il détestait les mondanités.

Un essaim de websters bourdonnait autour des dernières tables à dresser. Les préparatifs avaient pris du retard, car l'Armée Fédérale, moins d'une heure plus tôt, avait fait évacuer la zone. Une dizaine de Vestes Grises s'étaient infiltrées parmi le personnel. L'affrontement entre les forces de l'ordre et les dissidents avait transformé l'espace de réception en champs de bataille. Les trois mages décoristes, appelés en urgence après l'incident, s'étaient démenés pour remettre tout en place.

La moitié des rebelles s'étaient enfuis, mais Serge s'estimait tout de même satisfait. L'Ordre avait proféré de nombreuses menaces vis-à-vis de cette réception qui, au sein même de la Fédération, ne faisait pas l'unanimité. Les sorciers rechignaient à voir des dirigeants humains siéger aux galas gouvernementaux. Les troupes de confiance du chef des armées avaient travaillé d'arrache-pied à déjouer cette tentative d'attentat.

En vieux pessimiste, le haut gradé préférait se méfier. L'ennemi pouvait préparer d'autres plans pour s'en prendre à leurs hôtes. Des soldats en tenue de combat parcouraient la file d'attente des invités qui devaient montrer patte blanche pour entrer dans l'espace sécurisé pour la soirée.

Il esquissa un sourire quand, au bruit des talons derrière lui, il devina l'arrivée d'Amalia, dans l'ombre du vieux proche.

« Rien de nouveau à signaler ? demanda-t-elle dans son dos, sans s'exposer au regard des invités.

— Non, répondit-il en se tournant vers elle, ri... Par Merlin ! Tu as sorti le grand jeu ce soir ! »

La longue robe de lin de la sorcière, simple, teintée d'un vert clair, tranchait avec l'uniforme et les décorations du P.M.F.. Le vêtement, d'apparence sobre, s'offrait la fantaisie d'un large décolleté dorsal. Amalia avait rehaussé sa tenue d'un discret pendentif bleu, mais elle avait, comme toujours, pris soin de parfaire sa coiffure de charmes divers.

« Rien d'inhabituel, Serge, tu le saurais si tu venais plus souvent aux galas. »

Tout ce qui touchait aux humains était, de près ou de loin, sous sa responsabilité d'Amalia. La femme siégeait ce soir aux côtés des trois Yasards, du Bâtisseur et de divers représentants prestigieux de la Fédération. Sur la scène. Une place bien légitime, car la fédérale orchestrait depuis des années les opérations de collaboration entre les deux communautés. Une place qui rassurait Serge quant à la sécurité de leurs hôtes.

« Ce doit être ça, oui, répondit-il par principe avant d'enchainer : La Yasard Jestak Kahina s'excuse, elle ne pourra pas être présente ce soir. Elle s'est fait remplacer par un de ses collègues, le Yasard Cleto Talan. Tout est en règle pour lui, mais, pour l'instant, c'est confidentiel. »

Amalia fronça les sourcils. Toute confidentielle que soit l'information, la Magistre était surprise qu'elle ne lui soit pas parvenue plus tôt.

« Les trois humains sont avec le Bâtisseur et arrivent ensemble à 20 h 30, par transfert officiel, poursuivit le sorcier.

— Directement sur l'estrade ?

— Comme prévu, oui. Ça n'a pas été simple à déployer. Il faudra que les invités soient tous installés à 20 h 15.

— Bien. »

La scène, en plus de mettre à l'honneur leurs hôtes de marque, avait été bardée de sortilèges de protection.

Progressivement, les Websters s'éclipsèrent, relayés par des employés sorciers. Pour des raisons évidentes de bienséance, il était hors de question de laisser les serviteurs semi-mécaniques arpenter les lieux, particulièrement en présence d'humains.

Serge gagna l'arrière de l'estrade et Amalia porta son attention sur la réception. Le ballet incessant de majordome, précis et chronométré, se déroulait sans encombre. À l'entrée, les P.M.F. accueillaient les invités avec des consignes de sécurité et des mises en garde. Les enchanteurs suivaient docilement les serveurs. Chacun prenait place en fonction d'un plan de table soigneusement étudié pour limiter les discussions intempestives. Ce soir, l'attention devait se porter sur la scène. Ce soir, le Gala servait d'atout politique à Zerflingen.

Vigilante, Amalia surveillait l'assemblée de sorciers.

Son regard passa sur Naola sans s'arrêter. Officiellement, elles ne se fréquentaient pas, mais la Magistre savait très bien que, la veille au soir encore, le nom de la jeune femme ne figurait pas sur la liste des invités. Naola agirait comme l'oreille du Vampire de Stuttgart. Tout ce qu'entendrait la directrice serait autant d'informations dont son magistère ne pourrait pas contrôler la diffusion. Agaçant.

Quelque chose attira son regard. Un serveur. Son serveur. Elle sourit en croisant ses yeux malicieux et lui fit signe de lui apporter un verre.

« Madame ? demanda le sorcier.

— Du champagne, s'il te plaît...

— Tu n'aimes pas celui-là.

— Je sais, j'ai vu les factures de la soirée. »

L'homme était vêtu de noir et de blanc. Sa chemise contrastait avec sa peau caramel. Personne ne semblait remarquer sa présence. Et, de fait, personne ne le pouvait. L'aura qu'il dégageait l'effaçait des consciences avant même qu'il puisse être perçu. Il fallait être un puissant sorcier ou un confrère pour parvenir à fixer son attention sur lui. Amalia était puissante et avait été Consœur.

Impossible de ne pas remarquer son ancien collègue.

« Comment tu as fait pour t'infiltrer ici Usem... Ce ne sont pas les affaires de la Confrérie.

— Tu sais bien que tout nous concerne plus ou moins.

— Pourquoi es-tu là ? tenta la sorcière.

— Qui est derrière le dossier sur la législation des points de transfert en Asie ? » rétorqua le Confrère.

Amalia rit. Un échange d'informations ?

« Rêve...

— C'est triste que Jestak ne soit pas là, ce soir...

— Je te dirai bien que c'est censé être confidentiel, mais je sais bien que tu me nargues. Donne-moi mon verre et retourne à tes magouilles... »

Usem rit à son tour, lui tendit une coupe, puis se fondit à nouveau dans la foule. Elle le suivit du regard un instant et reporta son attention sur l'assemblée. La quasi-totalité des invités était attablée. Vingt heures quinze approchait.

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