C'est déjà maintenant

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Je les regarde mais elles ne le savent pas. Elles sont là toutes les deux, dans ma chambre, blotties l'une contre l'autre. Elles forment un corps tout rond et leurs mains amaigries effleurent d'un mouvement lent et rassurant la moquette défraîchie que le temps de mon enfance a sali. Dans ma chambre, il y a toujours la même table de chevet en chêne sur laquelle traîne une pile de livres pas encore lus. Il y a toujours le même tableau fané au bouquet de roses décolorées, au dessus de mon lit. Rien n'a changé et pourtant on le sent, le parfum de la vie s'est étiolé ailleurs bien au delà des murs, des fenêtres et du toit, il s'est planqué là haut avec moi au milieu des nuages étoilés laissant esseulées ma fille et ma petite-fille qui pleurent depuis que je suis morte. Un chauffeur ivre m'a fauchée alors que j'étais immobile sur le trottoir à téléphoner. J'étais de dos. Je n'ai rien vu.  Je suis morte sans pouvoir me sauver la peau. 

Vivante, comme tout le monde,  j'avais déjà imaginé quelle serait à mes yeux la mort idéale. Je me voyais comme une vieille dame au visage rempli de rides, à la peau marquée par ces empruntes indélébiles que laisse le temps qui s'efface. Je me voyais aussi sans maladie et autonome finir mes jours en dormant la nuit. Mourir juste parce que c'est dans l'ordre des choses, juste parce que le corps et l'esprit sont trop usés. Mais la mort en a décidé autrement, se souciant peu de mes rêveries. Dans la réalité, personne n'a son mot à dire. Alors, on essaie de biaiser pour s'en sortir. Pour que la mort m'oublie, je me suis ainsi faite discrète presque transparente, j'ai  vécu recluse dans un monde ouaté, loin des dangers en restant bien à l'abri sans chercher l'adrénaline qui donne la sensation extrême d'être vivante. Mais rien à faire, la mort m'a dénichée de ma cachette et m'a tuée en me prenant au dépourvu. Il a suffit d'un moment d'inattention pour voir ma vie voler en éclat, il m'a suffit d'un vol plané pour mourir sur le coup.

Je suis depuis un esprit libre sans carcasse osseuse, ni enveloppe charnelle, je suis juste une poussière d'étoile au cœur sensible encore vivant. Je peux voir, ressentir mais je ne peux plus parler, ni toucher. Je flotte légère dans l'air, dépourvue des restes de moi ensevelis sous la terre, loin de mon corps en pièces détachées déjà prêt à pourrir, de ce tas d'os disloqués dans un cercueil aux volets fermés. Comment accepter sa propre mort ? Admettre que le monde continue d'évoluer malgré notre absence ? Comment supporter la douleur de ce qui restent et qui nous pleurent ?  Le cœur d'un enfant ne devrait jamais souffrir, il ne sert pas à ça, il est là pour rire et fredonner des chansons, pour apprendre et créer, il ne doit pas s'assécher en pleurant. Pour l'instant, je ne peux  me résoudre à partir dans l'au-delà. Je veux laisser le temps nécessaire à ma fille et ma petite-fille pour qu'elles entament leur travail de deuil. Je veux avoir le temps aussi de faire le point sur ma vie, comprendre pourquoi je suis née, me souvenir des moments forts pour ensuite mourir en toute sérénité.

Romane, ma petite-fille,  demande d'une voix lasse :

"Maman, pourquoi la mort nous arrache à la vie ? Je ne verrais plus jamais mamie, je ne l'entendrais plus chanter, ni rire et dans son jardin, les fleurs de toutes les couleurs qu'elle aimait tant vont mourir aussi. "

En guise de réponse, ma fille caresse avec tendresse la joue humide de son enfant et déploie son corps endolori pour se diriger lentement vers la table de chevet. Elle extrait du tiroir un cahier usé par le temps. Un cahier tout bleu d'écolier dont les pages sont recouvertes des mots que j'ai écrit plus jeune pour m'aider à appréhender la complexité de la vie, pour laisser une trace de moi au delà du temps.

" Ma fille, veux tu écouter les mots que ta mamie aimait écrire ? "

Romane acquiesce d'un geste lent de la tête. Ma fille débute alors la lecture.





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