Chapitre 13 et encore ne te connaissent-ils pas comme moi

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Sterenn

Impossible d'avoir envie de dormir après une telle journée ! Il y avait eu trop d'événements aujourd'hui ; depuis hier, pour être honnête. Mais cette journée ! Je n'arrive même pas à hiérarchiser ce qui m'a le plus remuée. Comme souvent dans ce cas, j'appelle ma confidente pour un compte rendu complet cette fois des événements.

Leslie a des tonnes de choses à raconter, comme toujours, et pourtant, rapidement, elle se tait, comme hier, consciente de tout ce qui déborde d'énergie chez moi. Branchant mon chargeur pour ne pas être interrompue dans mes confidences, je lui raconte tout : ma rencontre avec ce parrain dont je me sens inexplicablement et instantanément proche, les confidences sur mon père et les comptes que je lui demanderai sous peu, ce que j'ai appris de ma mère « tu te rends compte qu'elle écrivait, elle aussi, et que je vais récupérer tous ses livres ! », le dîner que j'ai préparé et celui que je vais concocter pour la famille dimanche. D'ailleurs, c'est par là que nous commençons. Fortes de nos différents stages, nous élaborons un menu à la fois raffiné et gérable dans un temps raisonnable. Après mûre réflexion, j'ai opté pour des plats que je pourrai préparer à l'avance, peu de préparations servies à l'assiette –en comptant bien, on sera tout de même quatorze à table, mais des plats conviviaux que je sais reproduire sans problème. Sûre de moi, comme toujours dès que je mets les pieds en cuisine, je me sens de taille à tout gérer, d'autant que parrain sera mon commis de luxe. Peut-être même que l'un ou l'autre de mes cousins se joindra à moi, avancé-je, un peu moins assurée. Certes, ils semblent tous bouleverser leurs plans pour venir me voir, mais le premier contact ne serait peut-être pas aussi positif qu'ils veulent le croire et moi avec eux. Que se passera-t-il s'ils ne m'aiment pas, s'ils trouvent finalement qu'ils se sont déplacés pour rien. Une nouvelle fois, Leslie se moque en douceur de ce qu'elle appelle ma manie de me dévaloriser. Mon parrain semble conquis, rappelle-t-elle ; tous paraissent attendre avec impatience de me revoir...

-Et encore ne connaissent-ils pas comme moi l'être exceptionnel que tu es. Que veux-tu qui tourne mal ?

Loin de me réconforter, son compliment me met plus de pression encore. Je suis incapable de lui expliquer en détail mes craintes, mais je sais que mon anxiété ne diminuera pas jusqu'au weekend. En plus, elle n'est pas là, ce qui signifie que je n'aurai personne pour se mettre en avant le temps que j'observe, que je me familiarise, que j'apprivoise les nouveaux venus.

-...Qui ne sont là que pour toi ma puce. C'est bien que tu sortes de ta zone de confort. Sois toi-même. Je suis sûre que tout va bien se passer. Et n'oublie pas, ouvre l'œil sur le cousin que j'épouserai.

Je ris de cette boutade, dont je sais qu'elle a pour but de me détendre. Ca réussit, au moins en partie.

Enfin, j'annonce à mon amie l'autre nouvelle qui a bouleversé ma journée et dont je n'ai pas voulu parler au téléphone, en pleine rue. Je suis riche.

-Mais vraiment riche, Les'. Plus de 2 millions et demi, presque trois !

-Hiiiiii ! Hurle, hystérique, mon amie. Tu sais ce que ça veut dire ?

-Que je ne vais plus être à la charge de tes parents pour toutes mes dépenses ; je vais leur proposer de les rembourser tout ce qu'ils ont fait pour moi.

-Quoi ? Mais que tu es conne parfois !! On continuera à te gâter, même si tu es riche comme la reine d'Angleterre, juste pour le plaisir, s'offusque Leslie. Non ! ça veut dire qu'ils perdent du pouvoir sur toi. Dès que tu seras majeure si tu ne peux pas être émancipée avant, tu auras le choix de faire ce que tu veux, sans qu'ils puissent faire pression. Des lettres, de l'écriture, de la cuisine, tout ce que tu veux ; ils ne pourront plus rien t'imposer. C'est ça le vrai luxe ma belle !

Je n'avais pas pensé les choses ainsi. Malgré les impôts tout ça –est-ce que je dépends de l'ISF ? - je pourrais presque ne pas travailler, même si ce n'est pas du tout le but ; mais en tous cas, je vais pouvoir choisir ce que je veux faire sans attendre la bénédiction de mon père ! Je dois avouer que je peine à réaliser l'ampleur de ces changements pour mon avenir. J'ai une famille en dehors de celle de mon père, j'ai les moyens de construire mon avenir, un avenir où bien sûr, ma famille va prendre une place croissante. J'hésite entre un rire à la limite de l'hystérie et des larmes de même teneur. Je touche du doigt un bonheur auquel je ne pensais pas, et bizarrement, en cet instant, l'absence de ma mère est encore plus cruelle à supporter. Cette pensée parasite toute ma réflexion et je réponds par monosyllabes au récit de Leslie face auquel je me serais extasiée en temps normal. Ses vacances où le soleil, la plage et les garçons rencontrés sont les éléments les plus exaltants, me paraissent futiles et je m'en veux de cette pensée. Il y a trois jours encore, ça me semblait être une définition du paradis ; aujourd'hui je m'en sens tellement éloignée. Je ne lui en dis rien, évidemment, mais je ne ressens pas l'habituel pincement au cœur au moment de nous dire au-revoir.

Pour autant, je ne suis toujours pas redescendue de mon petit nuage et n'envisage pas plus que la veille de me coucher. Avant de plonger dans l'une de mes lectures fétiches, je prends le temps de poser à l'écrit toutes les émotions de la journée. Je m'y reprends à plusieurs fois et mes pensées vont si vite que je préfère dans un premier temps enregistrer mes phrases. Je les mettrai en forme plus tard. Pour le moment, je me cantonne aux sensations brutes. Elles sont nombreuses et particulièrement fortes, positives pour la majorité. Seules les pensées qui tournaient autour de mon père me sont franchement désagréables. J'ai même du mal à les formuler clairement. J'entreprends de rédiger une lettre à son intention, mais j'ai tant à lui dire, sur ce passé que je découvre, sur les secrets qu'il a maintenus, sur les découvertes déplaisantes que j'ai déjà faites et celles que, j'en suis sûre, je ne manquerai pas de faire encore, sur notre vécu enfin. Pour la première fois, je commence à mettre des mots sur mon mal-être, mais je réalise aussitôt qu'il me faudra davantage d'arguments pour mener mon réquisitoire face à lui. J'ai besoin de réponses, pensé-je en saisissant mon portable.

Je ne prends conscience de l'heure qu'au moment où parrain répond. Mince, il est plus de minuit. Ecarlate, je m'excuse de le réveiller peut-être, de le déranger sûrement.

-Aucun problème, je ne dormais pas. J'avais trop de mal à m'endormir après une telle journée. Mais toi, que se passe-t-il. Un problème, ma belle ?

-Non, pas vraiment. Moi aussi, j'ai du mal à m'endormir. De toutes façons, je suis un oiseau de nuit. Mais ce n'est pas que ça. Tout à l'heure, tu m'as dit que tu me donnerais accès à tout ce qui concernait ma mère.

-Tu veux ses livres ? Je n'ai pas encore eu le temps de mettre la main sur tout, mais dès que je les aurai, je te les dépose, sans compter que je suis sûr qu'Azelize a la collection complète. Je dois déjà en avoir une demi-douzaine sous la main. Tu les veux demain ?

-Euh, oui, volontiers. Mais ce n'est pas exactement ce à quoi je pensais. Je pensais à, ... tu sais, les papiers officiels ; ceux qui me concernent aussi.

-Oh, je vois. Ecoute, Sterenn ; je me suis peut-être emballé un peu vite...

-Tu ne veux plus m'aider, pour mon émancipation, tout ça ? Soufflé-je, incapable de masquer ma déception.

-Mais si, bien sûr ma chérie. Ce n'est pas ça. J'ai repensé, à ce que ta grand-mère et tes oncles m'ont dit de la nécessité de te préserver. Ils n'ont pas entièrement tort. Je sais que, même si tu as pris sur toi, ce que je t'ai déjà raconté ce midi t'a bouleversée. Je veux juste te protéger. Parce que je suis sûr que ce que tu vas découvrir va te blesser davantage encore. Je sais ce qu'il contient. Mais je ne te cacherai jamais rien. Trop de mensonges ont été prononcés et tu en as fait les frais pendant trop longtemps. Si c'est ce que tu veux, ... tous les dossiers sont à ta disposition, à mon cabinet... Tu sais ce qu'on va faire ? Donne-toi le temps, cette nuit. Non, même mieux. Prends une journée pour réfléchir à ce qui est le plus fort en toi. La sécurité que te fournit l'ignorance ou la curiosité de comprendre. Demain, lorsque je viendrai te chercher pour faire les courses, tu me donneras ta réponse et je l'accepterai, quelle qu'elle soit. Si tu préfères ne rien savoir, je ne te forcerai à rien. Mais si tu veux au contraire connaître tous les éléments de ton affaire, je tiendrai à ta disposition tous les documents nécessaires et Arzhel autant que moi, on t'aidera à comprendre ce qui pourrait te paraître obscur. Et je ne reviendrai pas en arrière.

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