2. Fauve

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Quand je reprend connaissance, je suis frappé par le souffle glacé d'une tempête de neige. Je plisse les yeux pour tenter d'accommoder ma vision au blanc éclatant de ce tapis d'albâtre. Tremblant, je me relève difficilement et parcourt la forêt environnante du regard, essayant de reconstituer le déroulé des derniers événements. A une douzaine de pas de là, je distingue une forme sombre sous un amoncellement de neige.

M'enfonçant dans la poudreuse à chacun de mes pas, je lutte contre les violentes bourrasque. A l'aide de mon bras, je protège la partie dénudée de mon visage de la brûlure du givre, alors que j'approche de l'amas de neige. Je finis par m'agenouiller à ses côtés.

Comme je le craignais, il s'agit de mon cheval partiellement enseveli sous la poudreuse. Si seulement j'avais suivi les conseils de ces chasseurs... J'entends soudainement un grondement tout proche. Je bondis sur mes pieds, vacille sous une bourrasque et resserre l'écharpe sur le bas de mon visage. Je contourne rapidement le cadavre de mon fidèle compagnon pour trouver une véritable vision d'horreur.

Reposant dans une couche écarlate de neige, la tête de l'animal, dont l'encolure a été violemment déchirée, manque de se décrocher du reste de son corps. Par chance, la mort a dû être rapide... Un bruissement tout proche !

Je me jette sur le paquetage toujours en place à l'arrière de la selle et en retire vivement une épée courte. Lame en avant, prêt à en découdre, je tourne sur moi-même, plissant les yeux pour tenter de percevoir mon agresseur à travers la tempête.

Malgré le sifflement incessant du vent, je perçois un rugissement dans mon dos. Je fais volte-face. La violence du choc me coupe le souffle alors que je suis précipité au sol. Autant par réflexe que par instinct de survie je repousse l'animal d'un violent coup de genou puis frappe de toutes mes forces. A plusieurs reprises.

Le souffle-court, les mains couvertes d'un épais sang noir, je contemple l'abomination qui a attenté à ma vie. Seule la fourrure tachetée et la forme vaguement féline indiquent que cette chose a un jour pu être une panthère des neiges. D'immondes déformations marquent ses flancs et son mufle aux mâchoires débordant de dents. Des plaques écailleuses ici et là et les omoplates saillantes du monstre complètent cet écœurant tableau.

Frigorifié et choqué par cette vision cauchemardesque, je m'adosse au cadavre du cheval dans l'espoir d'y trouver un peu de chaleur. Le feulement au-dessus de ma tête me prend par surprise. Je roule sur le côté alors qu'une énorme patte griffue fend l'air arrachant mon capuchon.

Je recule, du sang me coule dans la nuque. J'ai bien peur que cette panthère difforme m'ait pris davantage qu'un vêtement, comme en témoigne le scalp qui accompagne le bout d'étoffe. Le monstre bande ses muscles, ses griffes démesurées lacèrent le flanc de mon cheval, puis il fond sur moi.

Je bondit sur le côté pour esquiver l'assaut. Le fauve me frôle, sa patte fouette ma cuisse, tranchant net mon épais ceinturon de cuir et emportant la partie gauche de mes chausses ainsi qu'une importante bande de chair sanguinolente.

Je pousse un hurlement de douleur et vacille, alors que mon sang marque la poudreuse environnante. A peine est-elle retombée sur ses pattes que l'abomination, tout aussi difforme que sa semblable, fait demi-tour et repart à l'attaque.

Malgré la douleur lancinante de ma cuisse, je quitte le sentier et m'élance entre les arbres. J'entends les lourdes foulées du fauve qui me suivent, se rapprochent. Pressentant l'imminence de l'attaque, je roule par-dessus un arbre couché en travers du passage. L'instant d'après, la panthère fuse au-dessus du tronc en poussant un rugissement rageur.

Je profite de ces quelques secondes de répit pour écarter une broussaille et reprendre ma course éperdue. Je suis éreinté, frigorifié et ma jambe blessée me lance terriblement. Cette fuite me parait alors si futile. Face à un tel prédateur, blessé et sans cheval pour m'échapper, je prends conscience avec horreur que je n'ai pas le moindre espoir de survie et ne fait que retarder la funeste destinée qui m'attend.

L'énorme mâchoire se referme sur mon épaule et je manque de perdre l'équilibre. Emporté dans son élan, le fauve lâche prise, non sans emporter des ses griffes des lambeaux de chairs dans mon dos. Le souffle coupé par la douleur, je prends appui à un tronc d'arbre le temps de retrouver mon aplomb et jette un œil vers la grotesque créature.

En deux bonds elle est de nouveau sur moi. Cette fois, malgré un pas en arrière, c'est une partie de mon flanc droit que je vois disparaître. Par miracle, je parviens à contrer le coup de griffes suivant. Ma lame s'enfonce profondément dans la chair du monstre. Ce dernier pousse un rugissement de douleur et se débat alors si violemment qu'il envoie valser au loin mon arme.

Une détonation claque dans l'air. Le côté de la panthère éclate en morceau. La puissance de l'impact l'envoie s'écraser contre un tronc tout proche. Le craquement sec qui l'accompagne me rassure. Le monstre ne se relèvera pas.

Soulagé et épuisé par ce combat à l'issue aussi soudaine qu'inespérée je me laisse glisser dans la neige. Mon corps n'est que souffrance et je sens les battements réguliers de mon sang qui m'abandonne. La tête me tourne, ma vision se trouble par intervalles.

Une autre créature surgit des fourrés voisins. Elle grogne et se jette sur le cadavre de la panthère abattue. Le temps d'accomoder ma vision pour voir qu'il s'agit d'un limier, un homme vêtu d'un manteau noir et d'un tricorne fait son apparition. Je le reconnais alors à son allure.

L'homme pose le mousquet à ses pieds et s'accroupit à mes côtés. Il baisse son écharpe.

― Vous êtes bien amôché, l'ami, dit-il en contemplant mes blessures.

― Vous êtes... un chasseur de monstres.

― Et vous êtes le type qu'on a mis en garde dans l'après-midi à l'orée de la forêt.

Deux autres chasseurs font leur apparition accompagnés de limiers.

― Du sang noir, siffle l'un d'entre eux en indiquant mes blessures. Cette saloperie vous a mordu.

― C'est fini pour lui, ajoute l'autre.

― Vous... n'allez pas me laisser crever là !

― Désolé l'ami, reprends le premier. Vous avez la marque.

― Mais... je ne veux pas mourir !

Le chasseur au tricorne consulte les deux autres du regard.

― La Fosse ? s'enquiert-il.

Le deuxième hausse les épaules.

― Ça ou crever, j'sais pas ce qu'est le pire.

Tricorne me hisse sur son épaule. Je gémis de douleur. Ma vue se trouble et, alors que les trois chasseurs m'emportent vers une destination inconnue, un voile d'obscurité tombe sur moi.

Rustbury - La Cité des PariasLisez cette histoire GRATUITEMENT!