Chapitre 4 : Léonard

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Je lutte pour rester éveillé. À l'arrière, Caleb s'est endormi. J'ai passé les deux derniers jours en éveil, dans l'attente du jour où je le rencontrerai. Le savoir ici me comble de joie. C'est la dernière étape, la seule chose qui manquait à mon bonheur. 

Je suis arrivé de Saïdu il y a deux ans. Mon arrivé en France est l'évènement que j'ai le moins bien vécu dans ma vie. Les scientifiques de la ville n'ont pas apprécié de voir débarquer un petit chercheur islandais naïf, plein de rêves chez eux. Peut-être pensaient-ils que je voulais prendre leur place. Ce qui est totalement faux.

Aujourd'hui, j'ai 28 ans, et plus aucun rêve. Enfin, jusqu'à maintenant. Quand j'ai rencontré Caleb, j'ai entrevu une issue. J'étudie les relations naturelles entre les éléments et entre les membres d'une même famille. Notre monde est constitué de liens. S'il nous était possible de contrôler ces connexions, nous serions les maîtres de ce monde. 

Deux ans. Deux ans de ma vie consacrés à ce projet, à cette thèse, à ces recherches soi-disant perdues d'avances selon mes collègues. Deux ans sans aucun résultat convaincants. Deux ans passés à genoux face à mes supérieurs pour que mes travaux soient enfin reconnus.

Deux très longues années. 

Pourtant, je n'ai jamais abandonné. Même si j'en ai eu envie. C'est dans un de ces moments de découragement que Caleb est apparu. Une lueur dans la nuit. Le phare guidant mes pas désormais. Mon avenir dépend de lui. Mon cœur bat au rythme de ses souffrances.

La sonnerie de mon téléphone me sort de mes pensées. 

C'est Kenneth Brown, mon supérieur. Un éminent chercheur qui dirige le laboratoire où je travaille. Et indirectement, toute la ville. Pour être honnête, c'est plus un politicien qu'un scientifique. 

Je regarde dans le rétroviseur pour m'assurer que Caleb dort toujours. La main tremblante, je décroche.

— Mr. Brown, je suis...

— Josteinn ! Mais où êtes-vous ? Nous avons besoin de vous ici, il y a du rangement à faire et les scientifiques ne peuvent pas tous faire. 

— Je suis également un scientifique et je pense que...

— Pas un mot de plus ! Vous êtes un incapable et vous le serez toujours. Cela fait maintenant deux ans que je vous héberge et vous n'avez rien apporté à la communauté de Saïdu. Pire, vous disparaissez sans raison. Attention, Léonard, ou je vous envoie dans le prochain avion pour l'Islande. 

— Je comprends parfaitement Monsieur. Mais si vous voulez bien m'accorder une dernière chance... Je pense avoir trouvé de quoi avancer dans mes travaux. Pour vous dire la vérité, j'ai mis la main sur un sujet particulièrement intéressant qui, je l'espère, me permettra d'apporter toutes les réponses à nos questions. 

— Bien. Je vous attends à Saïdu avec votre « sujet ». C'est votre dernière chance Josteinn. Après ça, vous faites vos valises. 

Je ne peux rien ajouter, il raccroche. Je hais cet homme. Tout ce qu'il dit n'est que vanité. Il court après l'argent et la gloire. La science n'importe pas pour lui. Mais je dois faire bonne figure. J'ai besoin de lui pour la suite. 

Après la propagation du virus « Ether », on a accordé plus de droit à la science. On a repoussé les limites de l'éthique et de la morale. C'est pourquoi ont eu lieu les « recrutements » qui avaient pour but de récupérer et d'étudier tous les jumeaux de la région pour comprendre leur résistance. Je n'ai eu accès qu'à quelques informations seulement, et j'en conclus que la morale n'était effectivement pas au rendez-vous.   

Beaucoup de cobayes sont morts. L'épidémie est passée. Les recrutements ont cessé. Mais le besoin de comprendre se faisait de plus en plus ressentir. Alors l'État a réintégré cobayes humains dans le circuit, sous certaines conditions et avec une autorisation spéciale, pour aider la science à trouver des réponses. 

La seule personne qui peut m'autoriser à utiliser Caleb, c'est le docteur Brown.

Je finis par arriver à Saïdu. Caleb se réveille et contemple le paysage par la fenêtre. On dirait moi quand je suis arrivé ici, au milieu des grands buildings en verre pour la première fois de ma vie. Il n'y a aucun citoyen lambda ici. Saïdu est composé des scientifiques du monde entier et de leurs familles. Pas une personne de plus. 

Nous entrons dans un garage sous-terrain et je me gare à la place qui m'est réservée. Caleb descend de la voiture et me regarde en souriant en voyant la petite pancarte avec mon nom dessus. Je souris en retour, je n'ai pas envie de lui expliquer que tout le monde à ça et que ça ne fait pas de moi quelqu'un de haut placé. Loin de là.

Nous pénétrons dans le laboratoire. Caleb salue tous les gens qu'il rencontre même s'il comprend assez vite que personne ne lui répondra. Il garde son sourire et je ressens un élan d'affection pour ce jeune homme. Cela me ferait presque revenir sur ma décision. Mais il y a trop d'intérêt scientifique en jeu. 

— Léonard !

Caleb me regarde bizarrement et je lui fais signe de ne pas se retourner. Nous arrivons dans mon espace de travail. Ici, sont réunis les plus grands chercheurs, et surtout les plus prétentieux, de tous les continents. Ils prennent un malin plaisir à se payer ma tête. L'un d'eux, un grand aux cheveux blond parfaitement coiffé nous bloque la route.

— Pardon Ruben. Nous devons passer. J'ai rendez-vous avec Brown.   

  — Avec Brown ? Ne te moque pas de moi Léonard, le docteur Brown nous a dit que tu n'aies plus des nôtres désormais.

Caleb sursaute à mes côtés. Je vais passer pour un menteur à ses yeux.

— Je ne peux pas le tolérer. 

— Je ne te le redemanderai pas. Va-t-en. On m'a donné une dernière chance.

— Quand on est un moins-que-rien, on peut avoir un millions de chances, ça ne change rien. 

— Sauf que cette fois, dis-je avec un grand sourire, les choses vont changer. 

Son regard passe de moi à Caleb à plusieurs reprises. 

— Qui est-ce ? 

— Caleb. Un jeune garçon très intéressant. Il a trois frères et une sœur. Tous nés en même temps. Ce sont des quadruplés. Ce qui est plutôt rare, n'est-ce pas...

Tout le monde explose de rire dans la salle. Caleb ne comprend rien et je tente de le rassurer. Ils ne comprennent rien. Ils pensent que ça aurait été plus utile d'avoir avec moi les quadruplés à la place du petit dernier. Ils ne peuvent pas comprendre, tous cela est bien trop haut pour eux. Je vais me faire un plaisir de leur prouver qu'ils ont tort. Kenneth Brown entre dans la pièce, tout souriant. Il a sûrement entendu les moqueries dont j'ai était victime et ça ne lui fait n'y chaud n'y froid. Ruben reprend :

— Comment tu t'appelles, gamin ?

— Caleb Galyn. 

Le sourire de Brown disparaît. Il congédie tout le monde, y compris Caleb qui doit attendre dehors, et se dirige vers moi. Il me fait part de son soutien pour mes recherches, ce que je trouve plutôt étrange. Il me tend un dossier que je signe sans poser de question. 

— Désormais Caleb n'existe plus en tant qu'humain. Il t'appartient en tant que matériel scientifique. L'éthique n'est plus un problème désormais.   

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