Vade Retro

64 9 3

L'appartement de Guenièvre se trouvait à quatre rues de la cathédrale, en plein cœur de la cité médiévale. Quand elles étaient petites et qu'il y avait encore des touristes, c'était là qu'ils venaient tous. Ils avaient usé de leurs pieds l'escalier de pierres qui dévalait la falaise avant de le leur laisser, à elles toutes seules. Désormais, la nuit tombée, il était rare d'y croiser quelqu'un. Arrivé en bas, on passait devant la librairie Phébus, là où elles s'étaient vues la première fois, bien avant d'oser s'adresser la parole. Une ruelle commerciale conduisait alors jusqu'à la rue Saint-Christophe.

Le Vade Retro était déjà plein quand elles y entrèrent. Par un trait ironique de la providence, l'Inquisition n'en était jamais venue à bout, contrairement à tant d'autres bars. En conséquence, on y trouvait une faune variée, dont de nombreux personnages qui cadraient mal avec la décoration, la musique et les indigènes. Hélène les appelait « métèques », avec tout le mépris qu'y avaient mis les anciens Grecs. Ils remplissaient la place ; difficile de les ignorer, mais on y arrivait toujours.

Hélène avait envie d'un verre, du cognac mêlé de crème de menthe, quelque chose qui ferait passer le goût doucereux du café viennois. Les métèques les couvaient des yeux. Les deux amies produisaient souvent ce petit effet chez les types pas assez bien pour elles. Hélène repéra une table pour quatre, où deux garçons seulement étaient installés. Elle voulait un endroit où s'asseoir et boire jusqu'à ce que la chaleur de l'alcool se glisse dans ses veines. Elle les jaugea du regard. Ils étaient jeunes, peut-être plus qu'elles. Jeans et t-shirt, rien d'extravagant. Au moins, ils avaient fait l'effort de porter l'uniforme noir qui seyait aux lieux. Pas des métèques, simplement des débutants.

« Il y a quelqu'un ici ? »

Ils n'entendirent pas, à cause du bruit, mais ils avaient compris. Ils les invitèrent du geste, sans croire à leur chance. Elles s'installèrent toutes les deux. Hélène les avait mal jugés. Elle trouvait leurs vêtements trop amples, mais rien ne pouvait être ajusté sur leur maigre carrure.

Ils ne perdirent pas de temps. « Vous voulez un verre ? »

Hélène sourit à l'attention. « Stinger, s'il te plaît.

— Et toi ? »

Le garçon regardait Guenièvre, qui fit signe que non en formulant une réponse inaudible.

« Mets-lui la même chose », dit Hélène.

Ils conversèrent de tout et de rien. Le Stinger était peut-être fort pour Guenièvre. Quand elle arriva à le terminer, Hélène suggéra aux garçons de lui servir un Bloody Mary.

Elles restèrent un bout de temps, chacune de son côté de la table, à profiter de l'admiration de leur débutant respectif, isolées par le bruit dans leur silence, radieuses. L'alcool se glissait doucement en elles. Bientôt, la musique deviendrait plus rythmée. Et Michel serait là.

Le débutant d'Hélène se pencha vers elle. « Tu as lu Milton ? »

Elle lui sourit. « Mieux vaut régner en Enfer que de servir au Paradis. »

Du Paradis perdu, elle ne connaissait que cette citation. Elle n'avait jamais lu Milton, et en avait assez honte pour vouloir le cacher.

« Et toi, que lis-tu ? demanda-t-il.

— Baudelaire.

— Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges, Dieu trahi par le sort et privé de louanges...

— Satan, prends pitié de ma longue misère. »

Ce n'était peut-être pas un débutant, après tout.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !