Chapitre 10: ton premier acte d'adulte

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Sterenn

Une fois le dessert dégusté, deux cafés avalés, nous ne pouvons retenir un sourire, presque surpris de nous entendre si bien si facilement. Mes craintes ont battu en brèche depuis longtemps et je m'étonne moi-même de mon aisance avec lui. Ces retrouvailles sont une évidence, notre entente une certitude. Avec lui comme avec Sébastien, je parle d'égale à égal. Mais il y a aussi chez lui une avidité à me connaître, à rattraper le cours du temps qui ne peut que m'émouvoir. Comme il l'avait suggéré, il m'entraîne d'abord dans les rues de la ville fortifiée. Je dois avoir l'air de sortir de ma grotte pendant que nous longeons le chemin de ronde en humant avec gourmandise les embruns. J'ouvre de grands yeux dans toutes les directions, je me repais des décors, des sensations, comme hier au cimetière, pour fixer ces premiers moments avant de les mettre en mots, m'appropriant ce territoire qui est en fait le mien et que je reconnais presque instinctivement comme tel. Comme depuis le début de notre virée, je multiplie les clichés au grand amusement de mon parrain qui me demande si j'aurais suffisamment de stockage sur mon téléphone pour la journée et sur mon PC pour les transférer.

Je lui explique que je vais être obligée de trier car je n'ai pas d'ordinateur. A la pension, j'utilise celui de Leslie, mais là, ça va être un peu plus dur. Quoique ! je remarque soudain, frappée par l'évidence. Je pourrai bientôt y remédier. J'aurai très prochainement une franche explication avec mon père et que je ne resterai pas sans réponse. Il y a sûrement une explication simple et logique à tout ça. Yann hoche la tête sans un mot. Que pense-t-il?

-Je ne sais pas...

-A d'autres, parrain, rétorqué-je, apprivoisant sans m'en rendre compte ce titre. Je suis sûre que tu as une opinion.

Réfléchissant un instant à cette remarque, Yann me propose d'ajourner le pur tourisme à des fins plus bureaucratiques. Il ressort de la ville close et nous dirige le long des quais tout en réfléchissant visiblement à la suite de la discussion. Visiblement par contre, il rechigne à me donner son opinion, mais se lance sous mon regard.

-Juste une question avant tout. Ces versements, à quelle fréquence les a-t-il faits en chèque ou en virement?

-Ben jamais. Je n'ai pas de compte.

-Pas de compte? A 16 ans? Admettons. Mais ça signifie qu'il n'y a pas de traces, ni des versements ni de la somme.

Je réfléchis un instant, bien consciente du sous-entendu. Il ne me plaît pas. Malgré tout ce que j'ai appris en une journée, j'ai du mal à l'envisager. Je le lui dis, presque sèchement. Il approuve d'un signe de tête, veillant visiblement à ne pas me contrarier. Mais je suis convaincue que, maintenant qu'il m'a mis cette idée en tête, elle va tourner et que j'y reviendrai de moi-même; pire, je suis sûre qu'il le sait aussi et que c'est pour cette raison qu'il l'a fait... Je ne suis pas certaine d'apprécier, mais pourtant, je ne parviens pas à lui en vouloir. Je ne sais pas, je ne sens pas de malveillance à mo égard, plus comme si, ...comme s'il voulait stimuler ma curiosité, ma réflexion, plutôt que de tout me dire d'un coup. A moins que, comme il l'a avoué lui-même il y a quelques minutes, il ne veuille pas en dire trop d'un coup, pour me ménager. Ce serait plutôt sympa parce que clairement, il me tombe beaucoup de choses sur la tête pour le moment. D'ailleurs, il entoure mes épaules, dans un geste protecteur dont j'ai peu l'habitude et pose un baiser sur mon front en murmurant que tout va bien aller pour moi.

Passant du coq à l'âne, il vaut savoir si j'ai bien une pièce d'identité et si j'ai envie d'un peu de shopping. Je réponds par l'affirmative aux deux, non pas que je hante les boutiques de mode, mais parce qu'il le propose. Alors, décrète-t-il, on a besoin de munitions. Il s'efface pour me laisser entrer dans une banque. Aussitôt, l'homme se métamorphose sous mes yeux écarquillés. Plus raide, plus sec, plus grand, se dessine devant moi le profil de Maître Neven et il est impressionnant. D'ailleurs le réceptionniste l'entend ainsi en l'accueillant avec une sorte de déférence qu'adopte également le responsable de l'agence qui se précipite vers nous.

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