Chapitre 5 - Partie 5 - Sous couverture

345 58 39

Naola releva le nez du grand mnémotique disposé sur son bureau. Elle se passa la main sur le visage, fatiguée. Après avoir laissé Pierre aux soins de Honkey, elle était retournée à l'école. La simulation de vol n'allait pas se dérouler toute seule.

Elle jeta un coup d'œil par la fenêtre. Le soleil agonisait sur la campagne environnante.

La jeune femme soupira, hésita, puis se décida. Au diable la simulation. Elle allait la tester elle-même, la course qu'elle prévoyait pour ses élèves. Cela lui sortirait le jeune prisonnier de l'esprit.

Guêtres de cuir et protège-bras refermés par des boucles métalliques, elle opta pour l'uniforme léger. Ce qu'elle voulait, c'était de la vitesse. Et vitesse, elle se donna.

Les marécages autour de l'école formaient une longue langue d'eau et de hautes herbes, presque plate. À l'exception de quelques arbustes rachitiques et d'une série de roches arrivées là on ne sait comment, rien ne faisait obstacle au vol. Par acquit de conscience, la jeune directrice parcourut le tracé du lendemain, valida sa faisabilité et, sans plus de cérémonie, s'éloigna du domaine.

Elle fila au raz d'un bras d'eau, pourchassant les reflets du crépuscule moribond. Le souffle lourd de cette fin de journée trop chaude charriait des odeurs de vase et de roseau. La sorcière poussa le moteur de sa machine. Le vent, sous l'effet de l'accélération, se fit plus frais contre son visage. Le monde s'estompa, camaïeu d'eaux, d'herbes, de ciel rouge et d'horizon noir.

Là, l'anesthésie commençait. Collée à la carlingue de son hexoplan, ivre du bourdonnement de la machinerie poussée à sa pleine puissance, la jeune femme oubliait. Dans un cri de joie exalté, elle perdit tout sens pour ne devenir qu'un souffle, un trait.

Elle vrilla vers le ciel à l'instant précis où le disque solaire disparaissait de sa perspective. Lancée à toute allure vers le lointain, elle pourchassa couchant pour étirer le jour jusqu'à ses derniers soubresauts. La folle chasse s'acheva dans une saccade de loopings, cueillie par la nuit.

Naola haletait autant qu'elle riait lorsqu'enfin, ses sens rassasiés, elle s'immobilisa dans le ciel. Elle rendit son sourire à la lune juste levée et, plus raisonnablement, engagea sagement son vol sur le chemin du retour.

La sorcière perça le duvet des nuages et vit se dessiner les toits du manoir et la tache sombre du lac. Elle décrocha de sa trajectoire dans une ultime vrille, stabilisa sa machine, et se laissa choir sur le côté, les yeux fermés, le sourire aux lèvres. Une chute libre, sur les dix derniers mètres, qu'elle amortit d'un sortilège. Elle se réceptionna souplement, à quelques mètres du perron de la grande demeure.

Les joues roses et les yeux brillants d'excitation, elle se rendit directement au salon. Honkey lui ouvrit la porte et récupéra l'hexoplan. Il le nettoierait et le rangerait pour le tenir à disposition de la jeune femme. Naola s'affala dans l'un des fauteuils. Elle but de longues gorgées du verre d'eau que le webster avait déposé à son intention.

Sa respiration se calma progressivement, elle détendit ses jambes et laissa la fatigue l'alanguir. Les yeux mi-clos, elle se perdit dans la contemplation du feu. L'âtre, en cette saison, n'émettait aucune chaleur et se limitait à un simple, mais rassurant, élément décoratif. La jeune femme poussa un long soupir. Se saouler de vitesse n'avait pas suffi à dissiper son malaise.

Deux voix résonnèrent dans le couloir, de plus en plus distinctement. Mattéo et Xâvier arrivaient, Honkey les avait sans doute tirés de la bibliothèque en annonçant son retour.

« Moi, ce qui m'emmerde le plus, mec, c'est l'entraînement. Notre Maître ne viendra pas nous entraîner avec Pierre au manoir.

— Mec, ne rêve pas : elle trouvera un moyen, assura Mattéo en poussant la porte du salon. Naola ! »

Les traitresLisez cette histoire GRATUITEMENT !