Chapitre 5 - Partie 4 - Sous couverture

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Pierre grogna et sa propre voix brisa l'équilibre fragile de son sommeil. Il se réveillait, péniblement. La tête lui tournait. Son cou le lançait.

Où était-il ? Un rai de lumière passait à travers les volets entre-ouverts de la pièce. Il se laissa retomber contre l'oreiller et referma les yeux. Le soleil chauffait ses jambes. Agréable.

Une chose était certaine : il ne se trouvait pas chez un vampire. Ces créatures ne supportaient pas le jour. Il le savait. Il l'avait lu.

On l'avait sauvé. Qui ? Un sorcier, suffisamment puissant pour faire face à une horde de longues dents. Un P.M.F. ? Un gars de l'Ordre ? Pierre gémit en sourdine, consterné. Il n'avait pas beaucoup profité de sa liberté.

Où était-il ? Il se redressa avec précaution et étudia sa chambre. Il distinguait, par delà les volets à moitié fermés de la grande fenêtre, un parc s'étendre jusqu'à un bois. La prison n'offrait pas de si belles vues. Au loin, la campagne, rien d'autre. Il avait quitté la ville. Comment ? Était-il captif ou hôte ?

Sans conviction, il tenta une demande de transfert. Le sortilège lui revint en écho. Bloqué. Et la magie ? Son concentrateur était resté en prison, mais il connaissait quelques enchantements à utiliser sans. Il essaya de se coiffer d'un geste de la main avec un charme fixatif. Un nuage de poussière s'éleva de ses cheveux et tomba sur ses épaules, ses mèches blondes se lissèrent et prirent place pour former un mouvement digne des plus grands jungsbands. Bien. On ne l'avait pas privé de sa magie.

Le lit, très confortable, était souillé d'une fange malodorante. Le jeune homme grimaça en constatant que lui-même se trouvait dans un état de saleté bien plus déplorable. Il avait rapporté les égouts avec lui.

Sur sa droite, une porte entrouverte laissait deviner un sol carrelé. Pierre espéra férocement qu'il s'agisse d'une salle de bain. Il se leva avec beaucoup de précautions et effectua quelques pas incertains.

La petite pièce comprenait un lavabo, des toilettes et, comble du bonheur, une douche vers laquelle il se dirigea. Il s'immobilisa en apercevant son reflet dans un miroir. Il grogna de dépit puis observa son cou, en prenant garde à ne pas croiser son regard.

Quelqu'un avait posé une compresse de magie sur la blessure. L'enchantement suspendait les deux profondes entailles dans le temps et empêchait la peau de cicatriser. Un traitement d'appoint bienvenu. Maintenant, à lui de prendre le relaie.

Sur l'évier, il trouva tous les sérums, toutes les pommades dont il pouvait avoir besoin. Quelqu'un avait sciemment déposé tout cela ici pour qu'il se soigne. La plaie était moche, pas nette. Sans la compresse, il en aurait gardé une belle cicatrice.

Pierre se figea et baissa les yeux. Ses mains tremblaient. Non, il aurait surtout pu en mourir. Le bruit sec d'un objet posé sur une table le fit sursauter et il sortit de la salle de bain en vitesse. Sur le bureau trônaient un plateau et une assiette fumante. Son ventre se tordit dans un gargouillement sonore.

Une bonne odeur de pot-au-feu emplissait la pièce. Pierre salivait. Il verrait plus tard pour les questions. Manger.

Il s'attabla devant le repas, mais se tendit d'un coup, figé par la douleur. Toujours impossible de s'asseoir. Tant pis, il mangerait debout, adossé au mur.

Le plateau, posé sur la superbe marqueterie aux couleurs vives du plan de travail, était protégé par un sortilège temporel. Ses hôtes aimaient visiblement user de magies peu conventionnelles. Les couverts d'argent, polis par les ans, pesaient lourd et s'avéraient parfaitement adaptés à la prise en main.

Penché sur son assiette, Pierre s'attaqua à la viande. Le couteau, sans dent, tranchait le steak, sans résistance. Pas de nerf, pas de cartilage. D'où est-ce que cela venait ? Il n'avait jamais goûté de chair si tendre. Il termina rapidement d'émincer la pièce de bœuf avant de se caler contre un mur.

Fébrile, le jeune homme, qui ne savait plus s'il devait se penser hôte ou prisonnier, se régala des pommes de terre et les légumes. Fondants. Poireau, carotte, céleri... Il savourait même les petits oignons qui ne s'étaient pas dissous dans la sauce. Depuis quand n'avait-il pas mangé pareil repas ?

Chez son grand-père, sans doute, dix ans plus tôt. Sa mère n'avait jamais cuisiné aussi bien... et son séjour auprès d'Amalia avait été terrible d'un point de vue gustatif. La sorcière avait tout fait pour se montrer agréable, mais malgré toutes ses qualités, elle s'avérait être une cuisinière exécrable et parvenait à faire des plats simplement immangeables.

Qu'est-ce qu'il aimait ça, manger ! Il n'en avait jamais vraiment eu conscience. Il l'avait oublié. Sous les ordres de son frère, tout le monde bouffait vite, sur le pouce.

Son assiette se vida lentement. Il la fit durer et, lorsqu'il la termina, il soupira et murmura un « merci » à son hôte invisible. Qui donnait pareil repas à un prisonnier ?

Où était-il ? L'esprit éclaircit par le festin, Pierre reprit ses réflexions. La pièce était spacieuse, agencée sobrement, mais avec un soin certain. Un pan de tapisserie, d'apparence très ancienne, ornait le mur, derrière la tête de lit. Par le passé, ses élégants motifs floraux avaient dû recouvrir l'intégralité de l'espace. Aujourd'hui elle était presque entièrement peinte dans des teintes gris clair, très lumineuses, qui, discrètement, mettaient en valeur une architecture et des boiseries probablement pré cataclysmiques. Une chambre qui portait le poids de l'héritage des grandes familles.

Pierre fronça le nez, refroidi par sa conclusion. Les grandes familles étaient plus réputées pour traiter avec l'Ordre que pour se montrer gracieux ou altruistes.

Il poussa un long soupir, déposa son assiette vide sur le bureau et regagna le lit. Il s'y laissa tomber, sur le ventre, et enfouit sa tête entre ses bras croisés. Prisonnier ou invité ? Dans tous les cas, il prit la ferme décision de brider son charme. Être un héliade lui avait causé bien assez de problèmes.

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