Les Quinze kilomètres les plus horribles de ma vie

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Le wagon, lancé à pleine vitesse, est ébranlé par des secousses. Je resserre mes bras autour de ma fille, j'ai trop peur de la lâcher. Au sol, elle risquerait de se faire piétiner par la foule agitée. Nous sommes tassés les uns contre les autres, l'atmosphère est surchauffée, électrique, et seules de minces ouvertures en hauteur laissent entrer de l'air frais et la lumière dans le wagon.

Je suis fatigué. J'ai mal aux bras, au dos, aux jambes. Cela fait des dizaines de kilomètres que nous traversons cette campagne grise et grotesque, parsemée d'arbres qui ressemblent davantage à des épouvantails dressés au bord des champs pour nous effrayer, pour dissuader chacun d'entre nous de sauter du wagon en marche.

Soudain, les haut-parleurs crachotent :

— Les délibérants sont prêts à vous communiquer le résultat que vous attendez tant. Vous allez avoir quinze kilomètres pour faire votre choix. Réjouissez-vous de cette liberté individuelle qui vous est offerte de décider de votre avenir.

Autour de moi, les corps sont tendus, les visages inquiets. Chacun serre son enfant contre lui, comme si le maigre rempart de ses bras pouvait le protéger de ce qui nous attend.

— Dans quinze kilomètres, vous allez pouvoir soit descendre au fond à droite du wagon, soit au milieu à droite. Si vous choisissez au fond à droite, votre enfant sera abattu sous vos yeux. Si vous optez pour le milieu, c'est vous qui serez abattu et nous prendrons en charge votre enfant.

Un silence de mort suit cette annonce. Je croise le regard de mon voisin qui préfère baisser le nez dans les cheveux de son fils. Puis des sanglots montent de la foule, des cris de protestation, des regards scandalisés. Quelques autres semblent satisfaits, arborant un léger sourire.

Je ne comprends pas. Mon esprit résiste. Ce n'est pas possible, ce n'est pas ce choix-là que l'on nous propose ? Ce n'est pas un choix. Je... je ne peux pas choisir... entre la vie de ma fille et la mienne ! C'est quoi ce délire ?

Je croise son regard levé vers moi, qui semble m'interroger. Qu'est-ce que je vais faire, qu'est-ce que je peux bien lui dire ? « Tu vas devoir te démerder sans papa, ma chérie » ou bien « Tu vas... » Tu vas quoi d'ailleurs ? Comment je pourrais lui dire ça. Comment formuler l'option du fond à droite ? Impossible, sauf à lui mentir. Et comment moi, je pourrais vivre avec ça sur le cœur... Mais si je descends de l'autre côté, je ne pourrai plus vivre du tout.

Non loin de moi, des grognements montent dans le wagon qui tangue plus que jamais sur ses rails. Deux types se gueulent dessus. Je ne distingue pas bien ce qu'ils disent, car d'autres gens crient à leur tour, tentant de les séparer. Dans la demi-obscurité, je vois des poings qui volent, puis d'autres cris fusent, des insultes. « Collabo », « honteux », « droits de l'Homme », « démerdez-vous ! »

Instinctivement, je recule. Je joue des épaules pour me frayer un passage parmi mes semblables pour m'éloigner de l'épicentre de la dispute et protéger ma fille, dernier rayon de soleil dans l'obscurité qui se saisit de la foule.

Je recule, mais la colère monte en moi face à cette mascarade. Les délibérants se foutent vraiment de notre gueule ! J'ai subitement très chaud.

— Papa, tu m'fais mal.

Je m'aperçois que, malgré moi, je serre ma fille trop fort tellement je suis tendu.

— Excuse-moi, choupette.

Dans ce coin du wagon, il y a un peu moins de monde. Je prends le risque de la poser quelques instants, histoire de relâcher un peu mes épaules, mais je ne lâche pas sa main.

— Vous aussi, ça vous met en vrac, cette histoire ?

Je me retourne : un gars me regarde dans la pénombre, avec de grands yeux bouffis. Il a dû pleurer. J'acquiesce. Il pose aussi son mouflet et se penche pour me murmurer à l'oreille :

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