chapitre 7 je ne suis peut être pas le mieux placé

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Sterenn

Je choisis mes plats presque sans y réfléchir. C'est de vérité que je suis affamée. En attendant nos commandes j'ai du mal à entamer la discussion. Je regarde autour de moi, le port, les bateaux.

-Tu as déjà navigué ? Demande Yann. On t'emmènera. Avec les garçons on s'est achetés un voilier qu'on a retapé. Un peu comme un trait d'union entre nous trois.
-Parle-moi d'eux. C'est bizarre. Tout le monde me connaît ici et moi je ne connais aucun d'entre vous...
-Je ne sais pas trop par où commencer. Erwan est un taiseux. Il paraît dur. Dur au mal, dur dans sa relation aux autres. Limite distant. Mais c'est une carapace. C'est un roc. Celui capable de tout encaisser quand le monde autour s'écroule. Le défaut, c'est qu'il a du mal à admettre la faiblesse. Pierrick, c'est presque le contraire. Un patriarche. Celui que tu peux appeler à toute heure pour t'effondrer. Et qui restera là tant qu'il ne sera pas sûr que tout va bien. Même s'il est à bout, lui aussi. Il a trois enfants ; il aurait pu en avoir dix. Il aime réunir toute la tribu.
-Et toi?
-Je ne suis pas le mieux placé pour parler de moi. Moi je suis l'extraverti. Celui qui fait tout pour éviter qu'on creuse trop. On est trois gabarits différents. Mais sans Pierrick, la fratrie aurait explosé à la mort de ta mère. On a tous réagi différemment. Erwan s'est renfermé, je me suis enfui. Lui a tout fait pour nous garder unis. On avait été soudés autour d'elle. On a tenté de l'être autour de toi. Et puis on a appris à fonctionner à trois quand on t'a perdue. 
-Tu m'en parles?
-Je ne sais pas. Je ne devrais pas. Ta grand mère ne le veut pas.
-Pourquoi ? 
-Parce qu'elle veut te préserver. Elle est de cette génération où les adultes faisaient front commun face aux enfants. Même quand les enfants grandissent. Même quand l'un des adultes a tort. Elle ne s'est pas opposée à mon père. Même quand il a eu tort. Et elle continue ainsi avec toi. Pour ne pas dénigrer ton père. Parce qu'il est ton père, et parce qu'elle a peur de repartir à la guerre et qu'elle sait ce qu'elle nous a coûté la dernière fois. Il y a trop à perdre, pense-t-elle. Mais ce n'est plus pareil. Tu es grande maintenant. Tu as ton mot à dire. 
-Plus encore si j'obtenais mon émancipation...
-Tu y penses?
-Plus que ça. Mais je n'ai pas les armes pour. Et mon père refuse. 
-Si tu le veux vraiment,  je pourrai t'aider.
-J'adorerais. Tu sais, ce n'est pas une idée en l'air, un caprice ou une menace d'ado en colère. J'en ai besoin.
-Je m'en doute. Tu as beau être apparemment impulsive comme Elle, dans tes réactions, tes enthousiasmes, j'ai l'impression que tu as aussi Sa profondeur. Tu m'expliques ? D'où est venue cette idée ?
-De Sébastien, le père de Leslie... Non, en fait c'est plus compliqué que ça. Il y a presque trois ans, j'ai eu une bagarre terrible avec Papa et Magali...
Comme plus tôt, dans la voiture, il attend que je sois prête à en dire davantage. L'arrivée de mon entrée, un mille-feuille de crabes et St Jacques aux légumes croquants, me donne un peu de répit. Je relève la tête pour le regarder dans les yeux et reprends d'une voix douce, presque basse.
-C'est étrange de dire du mal de Lui. Sabine me dit souvent que c'est sain de critiquer, même les gens qu'on aime. Je ne sais pas, j'arrive pas à me positionner face à eux. J'aime pas ma belle-mère, ça c'est clair. Pas parce qu'elle a pris la place de maman, ... je n'ai pas de souvenir de ma vie de famille avant elle. Mais parce que, parce que, ...
-Parce qu'elle n'est pas aimable, complète Yann et que tu as de l'instinct. Tu sais, on la connaît un peu, on sait de quoi elle est capable et je peux tout à fait comprendre les sentiments qu'elle t'inspire. Et encore, je n'ai pas vécu avec elle. 
-Tu sais, en fait, ça fait des années que je ne « vis » pas avec elle, rectifié-je tout en remisant dans un coin de mon esprit cette nouvelle bribe de confidence que parrain distille au détour de certaines phrases et sur lesquelles je reviendrai, plus tard. Les vacances quand elle n'a pas le choix. Souvent elle part quand je viens. Quant à papa, ... Pardon, décidément, je ne sais pas ce que j'ai, je n'arrête pas.
-Parce que tu es en famille. Dans Ta famille. J'ai déjà beaucoup d'affection pour les parents de ta copine et j'aimerais bien les rencontrer parce qu'ils ont veillé sur toi quand on ne pouvait pas le faire. Mais on est là maintenant et tu sais que tu peux entrevoir quelque chose d'autre que de ne pas avoir le choix et de devoir t'accommoder de la situation. Continue avec les causes de ton projet.
Je prends un instant pour savourer ces paroles et mon plat, délicieux, puis je me lance.
-L'été de mes treize ans, je me suis livrée à un véritablement harcèlement auprès de mon père pour venir passer l'été, ou un morceau de l'été ici. Il a refusé, elle a surenchéri, sur le fait que personne d'ici ne semblait très désireux de me voir de toutes façons et puis elle a attaqué, attaqué, attaqué, sur mon ingratitude, mon poids dans cette famille. C'était un moment atroce.
-Putain, ... Tu sais que notre plus cher désir était au contraire que tu sois là, gronde-t-il en serrant les poings.
-Maintenant, je le sais. A l'époque, je l'espérais, seulement. Spontanément, je pose ma main sur la sienne. C'est un bon contact. Mais au bout d'un moment à encaisser, j'ai craqué. J'ai demandé à passer le reste de ces vacances avec Leslie, parce que chez eux, on était content de me voir, on m'appréciait, on me trouvait même quelques qualités. Papa a accepté que j'y aille. Il était soulagé. Il n'aime pas les cris, encore moins de devoir prendre position. Bref, j'ai appelé Sabine. Tu sais, à la naissance de Leslie, sa jumelle est morte et elle me dit parfois que je suis un peu cette autre puce qu'elle n'a pas eue. Au départ, papa les aimait bien. Ils le soulageaient du fardeau. Même Magali les appréciait, parce qu'ils ont du fric, nous invitaient dans des restaus super, etc. Mais un jour, Séb a pris papa entre quat'z'yeux et lui a dit sa façon de penser. Depuis, on tolère juste le fait que grâce à eux je dégage. Pendant que je les attendais, je me souviens, j'étais en larmes dans le bureau de mon père –ma chambre quand je suis là-bas, et je leur ai dit. Que je ne faisais pas partie de cette famille et que, si on pouvait rendre ça officiel, je signerais des deux mains.
Je ferme les yeux et me retrouve projetée dans ce bureau, à l'odeur caractéristique, cuir chaud et tabac froid.  C'est douloureux de revivre cet instant où j'ai réalisé que ce n'était pas ma famille mais que j'étais coincée là avec eux.
Une fois de plus, Yann ne me brusque pas, mais je sens à la fois toute son attention et la tension qui le tend, comme s'il partageait ma douleur.
J'y suis sensible, mais je ne peux pas baisser la garde. Je reprends, la voix tendue dans l'hyper contrôle que je m'impose.
-On a tourné le problème dans tous les sens avec Seb et Sab. Mais a priori je suis coincée pour deux ans. Un peu moins de deux ans.
Face à moi, mon oncle tambourine sur la table, visiblement en pleine réflexion. Il suinte l'intelligence et la concentration avant de prendre la parole, d'une voix posée.
-A première vue, je suis d'accord. On n'a pas assez pour demander un truc style déchéance ou éloignement. On pourra obtenir quelque chose sûrement pour l'obliger à tenir compte de ton désir de nous voir, d'ici la fin de l'été sûrement. Mais il nous faut l'avis d'Arz. Aucun cas n'est désespéré tant qu'il ne l'a pas décrété. Ce type est un pitbull.
Je souris malgré moi. Avec son front dégarni et son gabarit poids plume, je n'aurais pas parié là-dessus.
-C'est l'erreur de tous ses adversaires, sourit mon oncle comme s'il lisait dans mes pensées. Ils ne voient que la carapace et le sous-estiment. Et quand ils réalisent leur erreur... C'est fini pour eux. Si tu veux, lui et moi nous pencherons sur ton cas. Et puis au pire, dans 18 mois tu seras majeure.
-Merci, je souffle par dessus une gorgée d'eau gazeuse. De me soutenir, de ne pas me traiter d'ingrate, de rêveuse, d'irresponsable.
-Parce que tu n'es rien de tout ça. Tu as une maturité qui saute aux yeux. Et puis maintenant qu'on t'a retrouvé, on ne te lâchera pas. On est soudés autour de toi comme on l'a été autour de ta mère... eh là ma belle, reprend-il en me prenant la main. Je sais que depuis hier, l'air de rien, son fantôme fait peser un poids sur toi et si je comprends ce que tu me dis, et plus encore ce que tu ne me dis pas, tu n'as pas l'habitude d'être confrontée à Elle. Mais mets-toi un instant à notre place. Nous, nous vivons avec son ombre depuis son départ et d'un coup, tu es là, à la fois si proche et si différente. Et pour le moment, c'est la ressemblance qui saute aux yeux. Parce qu'elle crève les yeux et parce que tu n'as pas encore ouvert les portes. Ce n'est pas une critique. Je pense même que c'est une réaction de défense, peut-être même ne la vois-tu même pas. Mais pour le moment, je pense qu je connais la vie de ton amie Leslie mieux que la tienne. Alors que pour nous, ... notre vie est encore pleine d'elle dont le souvenir est si vivace. Toi, la dernière fois qu'on t'a vue, tu traînais partout ton doudou... Je glousse avant de confesser qu'il dort toujours pas très loin de moi. Yann se joint à mon sourire. Ca fera plaisir à ma marraine qui me l'a offert. Mais il reprend. On a quitté une fillette, je me retrouve face à une jeune femme. Plus sérieusement, depuis plus de dix ans, tu es presque un fantasmepour nous tous, en tous cas une allégorie de ce qu'aurait été notre vie de famillesans ce drame. On ne connaît pas encore tes qualités, tes défauts, tes goûts. Laisse nous juste le temps de te voir TOI, à part entière, et pas seulement SA fille. Je te promets qu'on va tout mettre en œuvre pour que ça arrive le plus vite possible et qu'en aucun cas tu ne seras un ersatz. Tu me fais confiance?

De nouveau, cette déclaration, aussi simple que sincère, me pousse au bord des larmes en même temps que je lui accorde, sans hésiter, ma confiance et finis le reste du déjeuner en apprenant à le connaître.

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