Au Café Jean-Sol Partre

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Michel s'était installé à la mezzanine du café Jean-Sol Partre. De là, il pouvait contempler les habitués, ce qu'il restait de gauche romantique à l'heure de l'Inquisition. De jeunes universitaires discutaient avec véhémence, même s'ils étaient certainement tous d'accord entre eux. À leurs côtés, une pile de tracts qui aurait pu leur coûter la vie. Aucun danger pour l'instant : il faisait encore grand jour.

Michel commanda un bol de café au lait. How soon is now se faufilait par les haut-parleurs. Daniel n'était pas encore arrivé.

Il consulta son portable. Pendant son séjour au poste, il avait reçu plusieurs appels. Hélène, deux fois, Daniel, et sa mère. Il laissa ses doigts glisser sur l'écran.

« Bonjour Michel ! »

Hélène semblait toujours heureuse de lui parler. Il l'aimait bien, mais se sentait toujours vaguement mal à son aise avec elle. Peur de la décevoir, sans doute, et peur de la laisser l'envahir. Il n'avait pas l'habitude que des gens pénètrent sans frayeur son intimité.

« Tu m'as appelé ?

— Oui. Qu'est-ce que tu fais ?

— Rien de particulier.

— Tu es au Jean-Sol ?

— Comment as-tu deviné ?

— Le bruit. Tu veux que je te rejoigne ? J'aimerais te présenter quelqu'un. »

Michel jeta un coup d'œil à l'heure. « J'ai un ami qui doit arriver bientôt. Dans une heure ?

— Dans une heure, c'est bon. On n'a pas cours demain. Vade Retro ? »

Michel haussa les épaules, comme si Hélène pouvait le voir. Lui avait un cours, le lendemain, mais la journée avait pesé lourd sur ses épaules. « Vade Retro, ça me va. »

Du coin de l'œil, Michel aperçut Daniel. Malgré son élégance et ses vénérables cheveux gris, les gens le dévisageaient, probablement à cause de l'odeur de l'alcool. Daniel titubait déjà. Daniel titubait toujours.

Son ami arriva à le repérer, tout en haut, et Michel put à loisir le regarder escalader l'escalier d'acier noir. Il avait connu Daniel cinq ans auparavant ; son ami avait vieilli de quinze années depuis. Michel s'était toujours douté de ce qui l'avait usé si vite. Désormais, il le comprenait.

« Alors ? »

Michel secoua la tête. « Ce n'est pas passé loin, mais je n'ai pas pu les aider.

— Ce n'était que la première fois... »

Première fois ? Avec la police, peut-être. Michel avait toujours vécu avec ce don, sans trop savoir quoi en faire. Adolescent, il s'était glissé dans le vestiaire des filles, pendant qu'il était désert, simplement pour avoir la possibilité ensuite d'y espionner à sa guise. Il ne s'en était pas privé. Ce n'était pas très satisfaisant, constatait-il avec le recul, car les images qu'il voyait alors ne supportaient pas la comparaison avec ses fantasmes. Elles étaient généralement moins belles, moins affriolantes, platement réalistes. C'était la piqûre, ce piment de l'interdit, qui l'avait fait recommencer, encore et encore, jusqu'à le lasser. Hélène lui avait demandé une fois s'il profitait de son pouvoir pour l'espionner, lorsqu'elle était nue, sur un ton qui aurait laissé croire qu'elle ne lui en aurait pas voulu. Et il pensa que désormais, jeune adulte, il pourrait de nouveau diriger son regard dans ce même vestiaire, contempler à sa guise des corps d'adolescentes. Cette tentation l'effrayait ; ça et l'idée de l'être qu'il pourrait devenir s'il se laissait aller.

« Maria n'est pas venue ? demanda Michel.

— Je n'aime pas parler de ces questions devant Maria.

Myriam et le Cercle de ferLisez cette histoire GRATUITEMENT !