Épisode 10 - Yuuto

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26 janvier 2017 – 14h47

Yuuto Takahashi agita mollement le bout de plastique qui lui pendait au bout du bras. Dépité, il le fixa rebondir dans l'air comme une branche de bois sec avec autant du souplesse que lui au saut du lit.

— On arrive à imprimer des organes en 3D avec du plastique et personne dans ce laboratoire n'est foutu de me pondre un muscle digne de ce nom !

Un pauvre chercheur qui passait par là se prit un coup de faux muscle sur le bras, il laissa échapper un claquement de langue puis passa son chemin habitué aux frasques du chef de laboratoire.

— Mais regarde moi ça ! Ça ne te fait même pas mal !

Il utilisa son arme improvisée pour frapper avec rage la barrière devant lui avant de la laisser tomber au sol où elle atterrit dans un clac déprimant aux oreilles du scientifique. L'alliage de plastique n'avait encore une fois pas tenu ses promesses, devenant bien trop solide au contact de l'air et s'éloignant par là même beaucoup trop des caractéristiques d'un véritable tissu humain. Frottant nerveusement ses mains l'une contre l'autre, il se retourna pour faire face au prototype derrière lui.

Inanimé, le squelette de titane attendait depuis plusieurs semaines les muscles et tendons synthétiques censés lui donner la vie. Ou tout du moins, le faire marcher. Ce nouvel échec n'allait que rajouter quelques semaines de retard au programme, et il n'était plus à trois ou quatre semaines près après tout. Il donna deux coups secs avec ses phalanges sur l'articulation du coude juste en face de lui et apprécia le son creux qui en émana. L'armature était pour le moment leur plus gros progrès et le moteur qui tenait le reste du laboratoire : un équilibre entre un rapport taille/poids et une solidité qu'ils avaient pu présenté avec fierté aux investisseurs. Et qu'ils avaient bien sûr célébré comme il se doit lors d'un dîner de laboratoire assez agité à Shinjuku. Le retour au travail le lendemain avait été un véritable calvaire d'autant que la somme de travail qui leur restait semblait toujours insurmontable.

Il chassa ses pensées parasites d'un revers de main dans le vide et entreprit de descendre avec lenteur les escaliers de la plate-forme tout occupé qu'il était à ses pensées. Devant lui, trois autres chercheurs faisaient des manières devant un immense tableau couvert de formules pour chercher à dire à l'autre qu'il avait tort sans le froisser. Yuuto avait quant à lui une fâcheuse tendance à mettre les pieds dans le plat. La science n'avait que faire de la politesse.

Tout en les écoutant geindre, il ramassa le bout de muscle artificiel complètement raté qu'il venait de faire tomber et se dirigea vers le groupe. Ils se tenaient tous à un ou deux mètres de distance et semblaient vouloir s'en tenir à croiser les bras en hochant la tête pour faire avancer les choses. Le chef de laboratoire brandit son muscle et s'en servit pour effacer une partie des formules affichées au tableau.

— Je ne sais pas qui a écrit ça, mais à sa place j'aurai honte.

Ils blanchirent tous en même temps et ne pipèrent pas mot le temps que Yuuto dégage le terrain pour rejoindre son propre bureau. Il devait s'avouer satisfait de sa petite prestation et se permit un sourire alors qu'il s'asseyait. La pile de mails accumulée dans sa boîte le fit évidemment déchanter aussi sec, il se détacha les cheveux tout en choisissant avec soin ceux qu'il supprimerait sans même ouvrir, ceux qu'il ferait semblant de lire et ceux dont peut-être il lirait les premières lignes. Lisa se chargerait de lui dire ce qu'il avait raté. Elle perdait du temps, il en gagnait.

Il entendit la porte du laboratoire s'ouvrir, suivit par les claquements réguliers de talons sur le sol de fer derrière lui. Sans même se retourner, il reconnut aussitôt la collègue qu'il avait en tête à l'instant.

— Qu'est ce qu'il fait chaud ici !

Comme à son habitude, Lisa commença la discussion par des banalités et elle posa avec fracas son énorme sac à main sur le bureau du scientifique avant de soupirer. Peu après, son manteau, son écharpe et sa veste rejoignirent ses affaires pour former un tas informe qui dérangea l'équilibre étudié qu'entretenait Yuuto. Il prit sur lui et attendit calmement que l'orage répondant au nom de Lisa passe.

— Quelles merveilles !

Elle appuya sa main sur le dos de la chaise où était assis Takahashi, ne faisant qu'augmenter son énervement, et se tourna vers les prototypes. Ils se tenaient quelques mètres plus loin mais était assez hauts pour être impressionnants même vus de l'entrée. Elle qui n'y comprenait rien était peut-être à ce jour la plus grande fan de ces figures humanoïdes pour l'instant aussi immobiles que des poupées. Elles n'étaient qu'au nombre de trois pour le moment, mais le quatrième devrait bientôt les rejoindre maintenant que la bonne nouvelle était tombée :

— Maintenant que c'est officiel, je peux te le dire : Livia en est !

— La numéro 7 ?

Lisa servit un regard lourd de dépit à Yuuto, elle lui répondit avec un dédain à peine dissimulé :

— Oui, la numéro 7...

Il releva soudainement la tête, la nouvelle était en effet bonne.

— Cela veut dire que nous avons notre échantillon parfait !

— Exactement, et d'ailleurs tu ferais mieux de te dépêcher un peu, j'en connais un ou deux qui s'impatientent un peu trop à mon goût.

Elle le gratifia d'une tape sur l'épaule avant de venir s'appuyer à côté de lui sur le bureau. Elle plongea la main dans le sac derrière elle et y prit une enveloppe :

— Voici d'ailleurs la dernière facture de ton petit laboratoire de fou.

Elle la balança sans ménagement sur le clavier avant de compléter.

— Plus de 6 millions de dollars pour toute une cargaison de plastique inutilisable. Joli record.

Elle avait perdu tout sourire et sa bonhomie habituelle, remplacé par un ton sec et cassant. Yuuto souleva à peine les sourcils, il ne voulait même pas savoir comment elle était déjà au courant de leur dernier échec. Ils n'avaient pu faire les premiers tests que le matin même.

— Seras-tu celui qui arrivera au fond des poches de nos généreux employeurs ?

— Je fais pourtant de mon mieux, répondit-il du tac au tac.

Il accepta enfin de détourner le regard de son écran pour se tourner vers elle, affichant autant de froideur et détachement dans son regard.

— Je suis le premier à vouloir foutre le feu à ces tonnes de plastique, et à ses factures. Mais tu sais que l'argent ne m'intéresse pas !

Elle leva les bras en l'air pour signifier à quel point il lui pesait sur les épaules.

— J'ai l'impression d'avoir 40 enfants avec vous tous.

Yuuto ricana avant de retourner à son ordinateur.

— En parlant de ça, ton téléphone vibre, lui signifia-il.

Elle jura en anglais avant de plonger dans son sac à main, elle mit plusieurs minutes avant de pouvoir mettre la main sur son portable et jura de nouveau devant le nom affiché.

— Charlotte... Elle doit encore s'être perdue dans Shibuya ou ne pas savoir quoi prendre au supermarché.

Ce fut au tour du chercheur de taper Lisa sur le bras alors qu'elle répondait tout sourire à la jeune fille.

— Oui, Charlotte ?

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