Chapitre 4: pour un mort, je suis très en forme

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Sterenn

Je vois bien que grand-mère me regarde l'air de rien, aussi j'avale stoïquement le thé amer qu'elle m'a servi. Mon Dieu que c'est dégueulasse ! Je déteste le thé, mais hors de question de me montrer impolie, ni exigeante. Ce n'est pas dans mon tempérament et plus que tout je ne veux pas déplaire à ma grand-mère en lui apparaissant comme une gêne ou une gamine capricieuse.

Elle ne dit rien, ce qui a l'air d'être une marque de fabrique. Ça ne me dérange pas plus que ça. Il n'y a rien de négatif dans ce silence. Juste une forme d'habitude confortée par le fait qu'on ne se connaît pas. Puisque grand-mère n'a pas besoin de moi pour préparer le repas, je m'installe à l'arrière de la maison, là où le soleil a suffisamment chauffé les pierres dressées pour que s'y adosser soit un pur délice. J'ai ouvert de grands yeux tout à l'heure. Je suis adossée, l'air de rien, à des menhirs ! Bien sûr, j'ai pris des photos, j'en ai envoyé à Leslie qui m'a répondu en rigolant de guetter Tragicomix. Tragicomix ? Ah oui, le beau gosse chez Astérix, ... un blond, brrrr très peu pour moi. J'ai rêvassé quelques instants aux temps anciens où ces menhirs ont été dressé, puis à ceux où on les a utilisés pour ces chaumières. Puis je suis revenue au XXI° siècle. Ma tablette est chargée. Je surfe quelques minutes pour trouver un bon livre. Une fantasy, pour changer.

Je me lance rapidement dans l'intrigue lorsque des bruits de voix me font dresser l'oreille. Je reconnais sans peine la voix précise de ma grand-mère, mais c'est surtout l'autre voix qui m'intrigue. Une voix grave, chaude, de quelqu'un qui fait de sa voix un élément à part entière de sa personnalité. Prudemment, je reste dans mon coin ; sans doute un voisin venu saluer ma grand-mère.

Ah ! visiblement non ; grand-mère m'appelle pour la rejoindre. Un peu empruntée, je frotte mes mains sur mon jean, c'est un tic quand je suis nerveuse pour être sûre que mes mains ne soient pas moites. Dans la salle à manger, derrière grand-mère, se tient un homme de grande taille ; il la domine de presque deux têtes et me dévisage avidement. Un guerrier celte, pensé-je aussitôt en souriant intérieurement, pas encore remise de ma rêverie autour des menhirs. Surtout, je l'imagine instantanément en kilt et tartan, vu sa stature. Il est grand, carré, solide sans être massif ; mais il dégage une puissance physique autant que mentale. Son visage est marqué de rides qui, sans être profondes sont très visibles. Cet homme a vécu, et ce qu'il a traversé a laissé des traces. Mais le plus remarquable, c'est son regard vif, pénétrant, d'un vert profond que j'identifie sans trop de peine. J'ai le même. Le doute n'est plus permis. J'ai devant moi un membre de ma famille. L'un de mes oncles sans doute qui, pour sa part, ne me quitte pas des yeux tout en respirant profondément, comme pour se calmer.

-Sterenn donc, murmure-t-il avant de me serrer dans ses bras, brièvement, mais intensément. Ca change de la réserve de grand-mère. Et encore, je sens qu'il se force à me laisser un peu de distance. Ca aide pour respirer. Cet homme est ... intense. Une foule de sentiments m'a traversée dans ses bras. Je m'y suis sentie chérie, rassurée, en sécurité, choyée, ... Tout ça en dix secondes dans les bras d'un inconnu, pas de doute, l'air breton décuple mes émotions ! Mon Dieu maman, reprend-il, confirmant ainsi mon impression, tu étais encore loin de la réalité. On dirait Sa jumelle. Bonjour ma grande, je suis ton oncle. Yann. Le deuxième frère de ta mère. Je suis heureux de te revoir... Enfin...

Mon oncle ? Vraiment ? Je suis bête ! J'ai senti à notre ressemblance comme à cette sorte de reconnaissance instinctive que c'est un proche, quelqu'un pour qui je compte. Mais un oncle. Un frère de ma mère. Je balbutie quelques mots, émue de voir se former autour de moi, comme une sorte de puzzle, cette famille dont j'ignorais tout quelques heures plus tôt et qui semble même impatiente de me voir si j'en crois le costume cravate de mon « oncle » -mon Dieu, même le mot est exquis- qui est passé aussi vite que possible d'après ce qu'il dit. La bouche entrouverte comme un fichu merlan, j'écarquille les yeux. Il a modifié son planning, pour moi ? C'est tellement loin de ce qu'on m'a toujours dit que j'en suis secouée, incapable de prononcer le moindre mot. Non pas que je sois très bavarde au naturel, du moins autrement qu'à l'écrit. Mais là ! Je me laisse porter par ses mots. D'autant que, pour une fois, je me sens aimée, même ... espérée. D'ailleurs, mon oncle m'apprend que ses enfants, Soizig et Gwendal, -il faut vraiment que je me fasse un arbre généalogique pour ne pas tous les confondre- profitant du pont du 14 juillet, ont réservé quelques minutes auparavant leurs billets pour venir faire ma connaissance d'ici quelques jours.

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