Chapitre 3 Une si longue absence

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Marie

Elle est rentrée. Dix minutes avant l'horaire fixé. Cette discipline me change de ses cousines, de la douce indépendance de Solenn sur laquelle toutes les consignes glissent ou de la franche opposition que Soizig m'a imposée quelques années plus tôt, lorsqu'elle a pris fait et cause pour sa mère dans le divorce de ses parents. Elle m'en a voulu de faire bloc avec son père, sans comprendre à quel point il avait besoin de soutien. Je ne pouvais pas donner raison à sa mère de rompre ce lien, de quitter son mari en souffrance, d'emmener leurs enfants loin de lui. Pourtant, je comprenais ses motivations. Mais j'étais du côté de mon fils ; j'ai toujours été du côté de mes enfants. En tous cas face à tout étranger à notre famille. Mais Soizig n'a pas voulu le comprendre. Maintenant qu'elle est plus adulte et posée, nos relations sont apaisées, mais elles restent d'une froide affection l'une envers l'autre.

Une froide affection. Il paraît que c'est une bonne définition de ma relation aux autres. Ce n'est pas par manque d'affection. C'est juste un mode de fonctionnement.

D'abord parce que c'est ainsi que j'ai été élevée, que j'ai mené ma vie de femme. Denez n'était pas un homme chaleureux. Et puis, comment être chaleureuse et tendre lorsqu'on a perdu ses deux premiers nés ? J'ai porté sept enfants, j'en ai escorté quatre en terre. C'est contre-nature. A la mort d'Alan, je suis restée prostrée de longues semaines ; Elouan a à peine vécu quelques heures et la douleur a été plus intense encore. J'ai cru devenir folle, à tel point que, durant les premiers moments de la vie d'Erwan, je n'ai même pas pu le prendre dans mes bras par peur que lui aussi, on me l'arrache. Nous nous sommes apprivoisés lentement. J'ai respiré plus librement à chaque anniversaire. J'ai cru être guérie ave la naissance de Yann, puis de Morvan. Mais là encore, alors que j'attendais Pierrick, le sort a frappé, emportant Morvan d'une maladie foudroyante. J'ai accouché prématurément, mais mon tout petit était un guerrier. Il ne pouvait en être autrement. Mon cœur n'aurait pas supporté d'autre perte. Enfin, Katell est née. Avec elle, j'ai appris la douceur d'être mère. Je ne l'ai pas davantage montré, peut-être, mais mon cœur battait plus fort chaque soir quand je venais la regarder dormir et qu'elle se pelotonnait contre ma main, posée auprès d'elle. Katell, ma fille, ma douceur, le soutien de mes vieux jours, ... du moins l'avais-je cru. Mais sa mort et ses circonstances, le contexte, quelques mois seulement après son père, tout a concouru à me rendre folle. Extérieurement, rien ne bougeait ; je ne crois même pas avoir pleuré lors des obsèques de ma fille. Mais intérieurement, j'étais dévastée, au point de lâcher prise et de laisser ce bon à rien de Philippon emmener Sterenn puis nous l'enlever tout à fait.

Lorsqu'il a disparu, sur un coup de sang, j'ai pensé qu'il reviendrait rapidement, ne serait-ce que pour qu'on le soulage de sa fille dont il s'était si peu occupé jusqu'alors. Il était réapparu, trois mois après, avec Sterenn, pour porter sa liste d'exigences. Il était persuadé que la présence de la petite nous rendrait plus malléables. Il n'en a rien été car il était de notre devoir de défendre le futur de Sa fille. Mais qu'il a été dur de la laisser ainsi en plein cœur d'une bataille sordide ! Même notre affection réciproque pour Sterenn n'a pas suffi à éviter le conflit, de plus en plus dur, de plus en plus acharné, jusqu'à atteindre le point de non-retour.

Nous ne gardions contact que par le notaire qui devait fréquemment rappeler à l'ordre mon ancien gendre quant aux dépenses prétendument liées à sa fille. Katell disposait d'une fortune conséquente, ce qui selon moi a dû peser dans le « coup de foudre » du dandy. Mais ma fille, en pleine révolte, semblait n'y avoir vu que du feu. Quoique. Elle avait décidé, de son propre chef, un mariage sous le régime de la séparation de biens, que nous n'avions pu qu'approuver. Non pas qu'elle nous ait demandé notre avis ceci dit. Et dès la naissance de sa fille, de son joyau, elle avait pris des dispositions drastiques, éloignant son mari de la gestion des biens de Sterenn en cas de disparition prématurée. Avait-elle pressenti qu'elle en aurait besoin ? Cette idée m'a longtemps préoccupée mais je n'y ai bien sûr trouvé aucune réponse. J'ai appris les dispositions prises par ma fille comme tout le monde, lors de l'ouverture du testament et j'ai été aussi surprise que tous, notamment le jeune veuf qui était parti dans un état de courroux intense ; tous sauf Yann qui, en tant qu'avocat, avait aidé sa sœur dans ses démarches. Lui non plus n'avait pu ou voulu lui expliquer ses motivations. Mais dans les faits, la fortune de Katell, augmentée quelques mois avant sa mort de sa part de l'héritage de son père, était placée et seule une somme, décidée annuellement par un conseil de famille sous le contrôle d'un notaire, était disponible régulièrement. Au départ, on se réunissait donc une fois par an, et c'était l'occasion de croiser la fillette qui grandissait à l'image de sa mère ; mais la situation s'était progressivement tendue : les exigences toujours plus importantes du père, rapidement doublées de celles de sa nouvelle épouse, à plus forte raison avec la naissance d'un puis de deux enfants, l'utilisation de Sterenn comme un otage, tout avait contribué à rendre la situation inextricable. Son père prit l'habitude de ne plus l'y emmener pour, disait-il, la préserver de l'ambiance toxique que nous générions autour d'elle. Après le dernier de ces conseils, au cours duquel Frédéric et Pierrick avaient failli en venir aux mains, il avait été décidé que le premier déposerait auprès du notaire ses prévisions annuelles, justifiées, que le conseil de famille les étudierait et statuerait, avec possibilité de demandes exceptionnelles de rallonges. Celles-ci ne manquaient pas, acceptées lorsqu'elles étaient raisonnables et pour le bien-être de la jeune fille -Yann lui-même avait suggéré quelques mois plus tôt une petite somme pour ses dépenses personnelles-, refusées lorsqu'elles étaient plus douteuses voire carrément fantaisistes –l'installation d'un atelier d'artiste pour la seconde épouse, nécessitant des agrandissements de la maison familiale par exemple. La belle-mère de Sterenn -qui pourtant, ne semblait nourrir pour elle qu'une affection modérée- s'était mêlée du bras de fer en menaçant de nous priver de la petite tant que leurs exigences ne seraient pas satisfaites. Nous avions tenu bon –les garçons étaient persuadés qu'ils reviendraient rapidement à la raison-. Il aura tout de même fallu attendre dix ans. Mais depuis quelques mois, pronostiquait Pierrick, les demandes de plus en plus fréquentes de l'homme d'affaires visiblement aux abois semblaient être autant d'indicateurs favorables. Aussi n'avais-je été qu'à demi-surprise du coup de fil reçu quelques semaines plus tôt. Il émanait de mon ex-gendre qui proposait de me confier Sterenn pour l'été, à deux conditions, pouvoir également, avec sa nouvelle famille, profiter de quelques jours d'hospitalité et la promesse d'une somme rondelette. En cachette de mes autres enfants, j'ai accepté et prélevé les quinze mille euros attendus de mes propres fonds. Les tractations ont été longues et acharnées et mon ancien gendre n'a confirmé l'arrivée de sa fille que depuis 72 heures, mais j'ai obtenu gain de cause. Au prix fort. J'ai un peu l'impression d'acheter ma petite fille, mais c'était toujours mieux que de poursuivre cette absence qui m'endeuillait chaque année davantage. Pour éviter les mauvaises surprises, j'ai fractionné mes versements. Je n'en ai débloqué qu'une petite partie lorsque l'arrivée de Solenn a été confirmée, un tiers a été remis en main propre lors de son arrivée. Il recevra une autre enveloppe lorsqu'il viendra en août et enfin le solde lorsque les vacances prendront fin. Ainsi, je suis plus assurée que Philippon ne m'infligera pas une nouvelle de ces sales surprises dont il a le secret. Je ne compte plus le nombre de fausses joies qu'il nous a faites, aussi n'ai-je averti les garçons qu'avant-hier. Leurs réactions ne faisaient aucun doute, mais elles confirment que, pour nous tous, Sterenn est l'élément manquant de notre équilibre familial.

Lorsqu'elle est descendue de la voiture tapageuse de son père, tout à l'heure, mal à l'aise, inquiète, mais en même temps excitée, j'ai dû me retenir de courir et l'embrasser à l'étouffer. Elle m'était encore inconnue ce matin, mais des élans de tendresse, dissimulés par habitude, ne cessent de monter à chaque fois que mes yeux se posent sur elle. Je ne sais pas être expansive. A son arrivée, la petite m'a déstabilisée en se jetant dans mes bras. Mes proches ne le font plus depuis longtemps. J'ai repris ma distance habituelle, mais, en secret, j'ai aimé serrer contre moi ce corps souple et nerveux, sentir le frémissement que l'émotion faisait naître chez ma petite-fille que je devinais bouillonnante et à fleur de peau sous ses abords policés et obéissants. Un spasme de vie m'a saisie, je ne vois pas d'autre façon de décrire ce sursaut qui a pulsé dans mes veines et qui m'a montré à quel point j'ai bien fait d'attendre pour vivre cet instant.

J'ai dû faire appel à toute ma volonté pour ne pas laisser transparaître le bouleversement de voir réapparaître devant moi le portrait de la disparue, plus frappant encore que je ne l'ai admis face à elle pour ne pas faire peser de poids trop lourd sur ses épaules.

Et elle était là, le portrait de cette mère qu'elle n'avait pas connue, dont elle paraissait à peine découvrir l'existence, pensé-je en serrant les poings ; le travail de sape de son père était plus grand encore que je ne l'avais redouté dans mes pires cauchemars. Sterenn ne savait rien de sa vie. Je l'ai devinée curieuse et je me doute que, bientôt, je devrai répondre aux questions légitimes d'un enfant sur sa mère. Que répondre à ce que je ne pourrai pas lui révéler, sans la blesser et risquer de la perdre de nouveau ? Cette simple pensée m'arrache un frisson de douleur. D'une toux sèche, j'interromps la rêverie de l'adolescente tout autant que mes interrogations pour lui proposer un thé. Ce n'est visiblement pas sa boisson favorite, si j'en crois son petit soupir, mais elle n'ose pourtant pas refuser. C'est un modèle d'obéissance, et je devrais en être heureuse. Mais j'en devine les causes et ça génère en moi tristesse et colère. Je la regarde par-dessus ma tasse, surprise de la voir la finir, malgré son goût visiblement autre. J'ai vu la façon dont elle a savouré son café ce midi. J'hésite à lui faire une remarque sur son droit à faire valoir son avis, mais je m'en abstiens pour le moment. Tout comme moi, Sterenn est en territoire inconnu et je ne veux pas la brusquer ; déjà, j'ai senti que ma distance l'a peinée. Un jour, peut-être, je lui en expliquerai les causes. Vraiment ? Cette idée me surprend. Je ne suis pas du genre à me justifier ni à m'expliquer, avec mes petits enfants encore moins qu'avec leurs pères. Mais un lien différent, je le sens d'instinct, me lie à Sterenn. Pourquoi ? Peut-être l'absence nous rend-elle paradoxalement plus proches, peut-être un semi-transfert lié à l'absente. Je ne veux pas faire peser sur elle un poids qui ne lui incombe pas, bien sûr, mais pour elle, pour ne pas la perdre, je serais prête à lever bien des barrages.


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