Ranxor et Venin

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— Et toi, t'as pas encore fini ? Mais qu'est-ce qu'a pris à ma famille de me marier à une bonne à rien pareille ?

Ranxor serra les poings, enrageant de voir sa mère traitée ainsi, mais il était trop faible encore face à son père, un rude paysan que les travaux de la terre avaient façonné en colosse. Un jour, toutefois, il se promit que ça changerait.

Les cris en provenance de la masure glaçaient le sang de Ranxor ; dès que la sage-femme du village voisin était arrivée, elle l'avait mis dehors. Le garçon s'était assis dans un coin et tremblait en entendant sa mère hurler à intervalles de plus en plus rapprochés. Les autres habitants travaillaient encore aux champs et Ranxor restait seul, paniqué. Il essayait de réciter des prières aux dieux :

— Déesse Lune, protégez maman... Dieu Soleil, protégez mon petit frère...

L'attente durait, ponctuée par les cris, tandis que le jour commençait à décliner. Bientôt, Ranxor aperçut la silhouette de son père qui rentrait avec ses voisins. Widor fronça les sourcils en le découvrant dehors et accéléra pour le rejoindre :

— Ça y est ?

— Oui, je suis allé chercher la Mahaut quand maman me l'a dit.

Widor cracha par terre avec mépris :

— J'espère que cette fois, elle me donnera un fils assez costaud pour survivre !

Un hurlement déchira le silence qui était brièvement revenu. Ranxor, affolé, se précipita vers la porte en poussant une exclamation :

— Maman !

Avant qu'il n'ait le temps de l'atteindre, son père le tira en arrière et le jeta au sol. Des vagissements résonnèrent et Widor pénétra à l'intérieur. Ranxor se releva et frotta ses mains écorchées par les cailloux. Il se dépêcha de le suivre et l'entendit crier avec colère :

— Comment ça, c'est une femelle ? Même pas capable de me donner un autre fils !

Le garçon découvrit un bébé braillant dans les bras de Mahaut ; elle le présentait à Widor, qui s'en détourna. Ranxor frémit d'effroi en voyant les draps complètement souillés, tandis qu'une odeur âcre de sueur, d'humeurs et de sang mêlés le prenait à la gorge. Il contourna son père pour rejoindre sa mère ; celle-ci, blême, les yeux exorbités, le fixa en murmurant d'une voix faible :

— Ranxor... souviens-toi de ta promesse...

L'enfant allait saisir sa main quand Widor l'écarta sans ménagement :

— Pousse-toi de là !

Le paysan apostropha sa femme, méprisant :

— Elle a survécu, celle-là, on s'demande pourquoi ! T'es vraiment bonne à rien !

En tremblant, Ranxor s'éloigna pour découvrir sa petite sœur, qu'il allait devoir protéger, vu la réaction de son père. Alors qu'il observait son visage entouré de cheveux d'un noir corbeau, il perçut un râle et sa mère hoqueta, avant de cracher du sang. La sage-femme lui tendit le bébé :

— Prends-la, je dois m'occuper de Lyna !

Portant comme il le pouvait le nourrisson qui s'agitait dans ses bras, Ranxor fixa avec de grands yeux Mahaut qui saisissait sa mère par les épaules :

— Lyna... Lyna, tiens bon, écoute-moi...

La quinte de toux s'amplifia, s'accompagnant à chaque seconde d'un nouveau flot de sang. La sage-femme tenta de soigner sa patiente, en vain : la vie quittait son corps trop affaibli et, bientôt, son dernier souffle s'échappa. Elle secoua la tête :

Ranxor et VeninOù les histoires vivent. Découvrez maintenant