Chapitre 1 Premier contact

38 6 1

Sterenn

Derrière moi, le moteur de la voiture vrombit. Mon père ne s'est pas arrêté un instant de plus que nécessaire ; c'est-à-dire juste le temps de saluer d'un signe de tête ma grand-mère, de lui remettre une enveloppe (je crois qu'il s'agit des papiers qui lui transfèrent le droit de décider d'une opération ce genre de choses), d'en récupérer une autre dont je me demande ce qu'elle contient. Puis il m'a fait ses adieux, qui se sont résumés à poser un baiser sur mon front en me recommandant d'être sage -comme s'il risquait d'en être autrement- et de poser sur le seuil de la maison mes sacs.

Oui, mes sacs, l'«officiel », celui garni des vêtements « généreusement » choisis par Magali. Comme elle n'a bien sûr ni le temps ni les moyens de s'occuper de trouver quelque chose de joli, c'est un assortiment tout ce qu'il y a de plus seyant parmi la gamme du troisième voire du quatrième âge, des jeans informes (heureusement qu'elle trouve que mes jambes sont trop laides et trop musclées sans quoi elle aurait été capable de me dégoter des jupes culottes) et des tee-shirts tout aussi féminins, allant dans toute la gamme du mastic au gris souris en passant par le beige douteux. J'avais bien entendu parler de cinquante nuances de gris, mais je ne pensais pas qu'il existait vraiment autant de nuances de teintes neutres et déprimantes. Selon elle, c'est unisexe, pratique, et ça ne risque pas de me monter la tête en me donnant des envies de futilités. C'est vrai que là, à part un daltonien ou un mal voyant, je vois mal qui je pourrais attirer au premier regard. Mais comme elle aime à le rappeler d'un ton doucereux, ce serait du gâchis de se mettre en frais pour une adolescente aussi godiche et si peu intéressée par l'idée de tenter de se mettre un tant soit peu en valeur. Si j'avais eu une chance de me faire entendre, je lui aurais peut-être dit qu'il m'arrive d'être coquette, souvent, toujours quand je suis chez Leslie. A croire que ça marche mieux quand on ne me rabaisse pas en permanence et quand on m'autorise à m'habiller comme une adolescente de 16 ans.

A plus forte raison si on pense de temps en temps à me dire que je suis un peu jolie. Je ne prétends pas être un top model, je ne suis pas narcissique au point d'attendre qu'on s'extasie devant moi, mais je ne crois pas non plus être aussi hideuse que son regard le laisse entendre.

J'aurais aimé voir sa tête lorsque la direction de l'internat, pourtant pas réputée pour son laxisme vestimentaire, est intervenue pour déplorer le manque d'attention dont j'étais « victime ». La directrice m'a convoquée dans son bureau. J'étais rouge de honte. Etre l'objet des moqueries de certaines des pestes de ma classe, c'est une chose, mais entendre la religieuse tancer papa au téléphone sous prétexte que, une nouvelle fois, mes vêtements de sport étaient trop petits, mes baskets largement usées.

«Et je passe sur son allure générale car, heureusement pour elle, sa compagne de chambre est partageuse. M. Philippon, j'attends des parents de nos élèves un minimum d'attention. Sterenn a cours de sport mardi prochain. J'attends que d'ici là, elle dispose de vêtements à sa taille. Oh, et n'oubliez pas qu'elle n'a que seize ans, pas soixante ! » a-t-elle ajouté en posant un regard empreint de sympathie à mon encontre. C'est peut-être ça qui a été le pire, cette sorte de pitié que j'inspire parfois aux adultes. C'est ça qui a teinté son regard quand papa a décliné son offre de me faire sortir exceptionnellement pour organiser cette séance de shopping. Que croyait-elle ? Que papa et Magali allaient se jeter sur l'occasion de me voir ? Ledit sac m'attendait à la loge le surlendemain avec une brassée de fringues, toujours aussi moches, mais à ma taille. Il y a déjà du progrès ! Leslie a promis qu'on les customisera. Mais en attendant, sa mère m'a offert une garde-robe bis, celle qui tient péniblement dans mon deuxième sac, avec la tablette qu'ils m'ont offerte la semaine dernière pour me féliciter de mes notes anticipées et qu'ils ont pris soin de garnir de livres, pour que je ne sois pas désoeuvrée. Une vraie caverne d'Ali Baba !

Un été pour une vieLisez cette histoire GRATUITEMENT !