Préambule

4.9K 356 19


Indissociables, moi et Yazid étions désormais indissociables. Quelques semaines après notre arrivée dans cet enfer sur Terre, la haine et la colère avaient refait surface. On en voulait a la Terre entière de notre situation alors qu'en vérité, nous étions les seuls responsables, on avait clairement mérité ce qu'il nous arrivait. Même si je ne pensais pas être à ma place, je me devais d'assumer sans jamais me plaindre.

Nos nerfs étaient tendus et nous passions chaque jour à quelques minutes du chaos, jusqu'au jour où Yazid a arrêté de se retenir et a perdu son calme. La promenade était notre seul échappatoire quotidien, une petite heure par jour nous suffisait pour prendre l'air et c'est tout ce que l'on demandait. Alors on marchait en rond, tout au long de la promenade. On avait pris la décision de passer notre peine tranquillement dans notre coin, mais on avait très vite compris que ça n'allait pas être possible.

L'enfermement nous rendait parano, de gauche à droite, on voyait des ennemis partout. Ce jour-là, le soleil était au rendez-vous, la chaleur aussi et tout le monde sait que la chaleur excite les gens. En promenade, deux jeunes d'environ notre âge jouaient à se lancer un objet, jusqu'à ce que ça arrive dans le visage de Yazid. Pourtant je lui ai répété cinquante fois de ne pas s'énerver, d'ignorer, mais pour lui c'était beaucoup trop de provocation. Alors il s'est levé et a déclenché la guérilla. La bagarre a explosé en quelques secondes, œil pour œil, dent pour dent. Les surveillants sont intervenus assez rapidement mais c'était trop tard, le sang avait déjà coulé. On savait pertinemment qu'on ne ferait pas le poids ici. J'ai dit au surveillant que c'était moi qui avais déclenché toute cette merde et ça m'a coûté un rapport. Ce rapport m'avait enlevé des grâces et repoussait ma date de sortie, mais qu'importe, j'attendais que Yazid sorte de l'infirmerie.

A son retour, il avait été recousu. A la joue. Et la droite en plus. Ça ne vous rappelle personne ? Un certain Nahil Sahli possède exactement la même, au même endroit. Indissociables, jusqu'à la peau, je l'ai dans les veines.

Cet emprisonnement allait être une véritable épreuve, chacun devait y mettre du sien sinon ça allait être un carnage et Yazid avait l'air d'avoir compris cette fois. Alors voilà comment se sont déroulés nos mois de détentions, ça avait été très simple : prières, lectures, musculation et repos. Les promenades pour nous, c'était bel et bien finis. Je voulais qu'il dégage de cet endroit le plus rapidement possible et Al hamdulilAh c'est ce qu'il a fait.

Avec les grâces Yazid est sortit au bout de neuf mois à peine en emportant avec lui, ce qu'il restait de mon cœur. La nuit avant sa sortie a été rythmée par des discussions,  ce qu'il devait faire,  sa manière d'agir. Il s'était bien calmé, mais je craignais le pire en sortant. Vous savez, la prison ça change les gens, les mentalités, ça change un être humain. On voit tellement de chose au quotidien ici, que tous nos sentiments se font la malle. Alors au moment de sortir, on en sort vide, dénués de tout sentiment, insensible, le cœur dur comme de la pierre.

Les surveillants sont venus le chercher, lui et son sac avec quelques vêtements. Et pourtant, il a fallu le pousser à sortir. Impossible de le faire partir. Il répétait sans cesse qu'il ne voulait pas me laisser seul, qu'il pouvait rester avec moi. Il avait même parlé de faire une dinguerie juste avant de sortir histoire de se voir rajouter des jours d'enfermement. Quel genre de frère était-il réellement hein ? Quelqu'un peut me dire combien d'entre nous réagirait de cette façon ? Très peu, très peu savent, très peu agissent. Alors je l'ai serré dans mes bras, lui ai lancé un chuchotement « Allah y berek » puis je l'ai poussé en dehors de la cellule.

La porte s'est refermée sur moi. Le bruit du verrou me suivra jusqu'à ma mort. Un bruit qui résonne dans ma tête en pleine nuit, quand seules mes insomnies continuent de me cerner. Un bruit si intense qu'il creuse un trou dans le cerveau, qui dérègle totalement notre système humain. Ici, notre cœur bat au bruit du verrou. Chaque jour, une porte se ferme et une porte s'ouvre, comme dans la vie quotidienne, mais celle de mon cœur elle, était définitivement verrouillée. Alors j'ai laissé mon frère s'en aller vers un avenir plus brillant que sombre, je voulais qu'il vole de ses propres ailes, parce que finalement quelques fois, je devenais son grand-frère. J'avais tendance à le surprotéger, si bien qu'il ne payait jamais les conséquences de ses actes.

Peut-être parce qu'il est le seul frère qu'il me reste, peut-être que c'est une excuse, peut-être plein de chose.

Je me suis retrouvé seul, dans cette cellule humide, dans une agitation phénoménale. C'est à ce moment que j'ai compris la peine qui m'attendait, la vrai, la dur. J'allais devoir accueillir un codétenu et j'imaginais déjà le pire. Alors je suis resté là, debout à fixer cette porte si froide qui était devant moi. Cette journée-là a été la pire de toute depuis mon arrivée. En vérité c'était Yazid qui me stressait le plus, je savais pertinemment qu'il allait de nouveau faire n'importe quoi, j'avais tellement peur de le retrouver ici, dans le meilleur des cas ou de le retrouver mort, dans le pire des cas.

Alors j'ai prié Ya Rabi qu'Il le protège, au moins jusqu'à ma sortie, qu'Il le garde dans son droit chemin comme lorsqu'on était ici. Je sais c'est paradoxal, mais on n'avait jamais été aussi proche du Très-Haut que depuis que l'on était ici, depuis que l'on était au plus bas. Triste situation, je sais. Le visage derrière les barreaux de la fenêtre, j'ai vu la lune montrer le bout de son nez, éclairer mon visage de sa lueur, comme si elle voulait me rassurer. Mes yeux ont fini par se fermer de fatigue et au réveil, j'étais de nouveau seul.

Derrière la rétine de Yazid (TOME 2)Lisez cette histoire GRATUITEMENT!