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Quand la nuit se fait jour

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Les sonneries de téléphone retentissent stridentes les unes après les autres mais Isabelle ne répond pas. Où est-elle? Son silence commence déjà à m'inquiéter. Je suis à fleur de peau, la moindre contrariété m'angoisse, me fait douter, grignote et dévore ma raison. Je ne dois pas tomber dans la paranoïa, voir le mal et le malheur partout.Isabelle dort certainement à poings fermés. Oui, c'est évident.Son emploi d'infirmière à l'hôpital est harassant. Avec le manque de personnel, ses journées de travail se sont rallongées et les tâches à accomplir sont nombreuses et ardues. Elle a besoin de repos, de retrouver des forces pour s'occuper avec dévouement de la santé de ses patients. Mais, que vais-je faire si elle ne répond pas ? En quittant la maison ce matin, dans le feu de l'action, je n'ai pas planifié mes actes, pas prévu de solutions de rechange. Juste écouté mon instinct, juste suivi les conseils de l'enfant qui est en moi. Isabelle est ma seule amie, mon unique lien avec le monde extérieur. Depuis mon mariage, je vis recluse dans une vaste maison, un cadre idyllique qui fait rêver mais qui pour moi a toujours été une prison. Je n'ai plus de famille. Personne. Mon époux m'a tenu à distance de tous, m'isolant pour me contrôler, me laissant sans soutien pour mieux me manipuler. Depuis toujours, je ne connais qu'Isabelle. Elle est la bouée de sauvetage à laquelle je m'agrippe quand mon corps va mal. Elle est celle que je côtoie en secret quand je suis à bout de force, désespérée. J'ai tellement besoin d'elle et encore plus aujourd'hui. Paniquée, je l'appelle à nouveau. Elle finit par décrocher au bout de la troisième sonnerie.

« Isabelle, désolée de te réveiller si tôt ... Isabelle, je l'ai fait, j'ai quitté Yvann, ça y est, j'ai trouver le courage de partir ! » dis je d'une voix fébrile.

Après un court silence, mon amie me répond, enthousiaste :

« Marie, je suis fière de toi, viens, je t'attends, je nous prépare un bon café. »

Je raccroche et me mets à rire. Décidément, il faut que j'apprenne à gérer mes émotions, ne plus laisser le poison me tuer à petit feu, garder mon sang froid, sans anticiper. Imaginer le pire dans l'espoir de mieux le contrôler le moment venu, n'est qu'un leurre anxiogène. Ce n'est pas la solution.

Je décide alors de relâcher la pression. Retrouver le calme après l'ébullition,retrouver l'énergie pour affronter le reste de ma vie avec sérénité. J'avance ainsi d'un pas lent et assuré vers l'appartement d'Isabelle. La fuite se fait alors balade et je savoure pleinement cet instant d'accalmie. Je réalise que je suis libre. Libre de mes mouvements, de mes choix, dans ma tête, enfin libre de mener la vie qui me convient. Jamais, je ne me suis sentie aussi forte et confiante qu'aujourd'hui comme si enfin je levais le voile sur ma condition de victime, comme si enfin j'étais une personne légitime sur cette terre, avec des droits à défendre, une vie à respecter.

Alors pourquoi ne pas avoir réagi plus tôt ? Pourquoi avoir accepté la souffrance, les menaces, les humiliations en silence ? Cela me paraît pourtant si simple aujourd'hui. Limpide. Évident. Avec l'appui d'Isabelle, je le sais, je vais m'en sortir, porter plainte, me reconstruire, trouver un travail et voler de mes propres ailes. Tout me semble possible, ce matin. Réalisable, concret. Je m'apprête à traverser la route, remarque le feu rouge et m'immobilise.

Quand soudain, une main virile s'empare violemment de mon bras gauche. En un instant, mes muscles se contractent sous la pression, mon ventre se serre, mon cœur s'alourdit, je suis comme pétrifiée, incapable de crier, ni même de trembler. Mon regard se perd dans le vide. La ville, les passants, les automobiles pressées semblent se figer dans un silence pesant. Seule compte pour moi cette main puissante qui me retient,m'emprisonne. Pas besoin de me retourner. Je sais que c'est lui. Je reconnais sa force, sa volonté de dominer, de m'écraser. Comment-a-t-il su ? J'ai fui sans un bruit, sans un mot, certaine de le savoir endormi. Se pourrait-il qu'Isabelle l'ait prévenu ? Non,ce n'est pas possible. J'ai confiance en elle. Et puis, qu'aurait elle à y gagner ? Une bouffée d'angoisse s'invite. Le doute s'installe, tout à son aise. Il a suffit d'une seule seconde pour faire voler en éclat tous mes espoirs, pour me sentir comme une innocente condamnée à perpétuité. Abrutie par l'euphorie, j'ai oublié d'avoir peur, d'être vigilante. Je paie cher maintenant mon erreur.

Mon mari se rapproche et me souffle à l'oreille, d'une voix menaçante :

« Où croyais–tu aller, sans prévenir ? Dans cette tenue négligée, pieds nus ... L'épouse du maire de la ville se doit d'être élégante même au saut du lit... Que vont penser les gens ? Tu me déçois, nous allons rentrer, nous avons à discuter. »

Les apparences, voilà ce qui comptent pour lui, sa soif de pouvoir l'obsède, je ne suis, à ses yeux, qu'une potiche à exhiber en société, l'épouse modèle, celle avec qui il forme le couple parfait. Par amour pour lui, j'ai tout donné, tout abandonné, en échange de quoi, je n'ai eu droit qu'aux insultes et aux mensonges. Je suis écœurée par son comportement et par ma naïveté aussi.

« Comment m'as-tu retrouvé? » dis-je  déboussolée.

« Dans ton sommeil, tu as longuement gémi. Tu as dû faire un mauvais rêve. Cela m'a réveillé, je t'ai entendu partir ce matin, même si je l'avoue tuas été très discrète, je me suis habillé et je t'ai suivi en voiture. Tu le sais bien ma chérie, jamais, tu ne pourras m'échapper, t'enfuir, tu es à moi. »

« Pourquoi ne pas m'avoir retenue ? Pourquoi me laisser agir ? »

« Je voulais connaître tes intentions, voir jusqu'où tu étais capable d'aller, vers qui tu allais te tourner. Je reconnais le domicile de ton amie d'enfance. Pourtant, il me semble t'avoir interdit de la fréquenter. Elle est malsaine, jalouse de notre bonheur, de notre réussite. Elle cherche à briser notre couple. Ne te laisse pas endoctriner. Voilà, par ta faute, je suis contraint d'être intransigeant, je vais t'enfermer à double tour à la maison, comprends moi j'y suis obligé, il en va de ta sécurité. »

Mais comment ai-je pu croire que je pouvais m'en sortir si facilement ? La vie n'est jamais simple, pour réussir, il faut lutter. Souffrir. Je sens l'angoisse m'envahir. J'ai peur. L'espace d'un instant, je revois en pensée le visage rayonnant de la fillette de mon rêve, elle sourit, me tient la main, me murmure que j'ai assez de force en moi pour me sortir des griffes de mon bourreau. Pour fuir et sauver ma peau. Elle a raison. Le moment est ainsi venu de m'affirmer, de frapper pour me délivrer. Sans me retourner, je me mets à taper à l'aveugle, dans le tas, de toutes mes forces, avec mon bras, mes jambes sans m'arrêter. La peur s'est transformée en rage incontrôlable, ma voix se fait hurlement. Je le bouscule, il lâche mon bras, tombe à terre. Il gémit. Je me retourne aussitôt. Une effrayante grimace tord son visage. Il souffre mais se relève, se jette sur moi à toute vitesse. Je l'évite. Porter par son élan, il fonce droit sur la route. Trébuche sur le trottoir. Une voiture qui roule à vive allure le heurte. C'est le choc. Tôle froissée contre os disloqués. Sous mes yeux, comme dans un cauchemar, je vois son crane se fracasser sur le bitume. Un long flot de sang coule de sa bouche crispée. Il ne bouge plus. Les gens accourent. Le conducteur sort de son véhicule, en pleurant. Il se tient la tête. Il chancelle. Devant cette vision d'horreur, je suffoque. Je veux crier mais ma gorge est nouée. Je m'effondre. Les larmes coulent à flots. Mon cœur bat à tout rompre. Je réalise que mon mari est mort sous le coup. C'est fini.

Je prends mon téléphone et appelle Isabelle qui répond aussitôt .

«Isabelle, c'est encore moi... Je me trouve au coin de ta rue. Rejoins moi, s'il te plaît. Il y a eu un terrible accident. Yvann est mort après avoir percuté une voiture. Isabelle, je suis libre. Mon bourreau est mort. Viens vite ! » dis-je dans un dernier souffle.

A bout de force,  soulagée, je m'évanouis sur le bitume que les premiers rayons de soleil s'amusent à réchauffer. 




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