Chapitre 4 - Partie 1 - Viols

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L'orage sec grondait depuis le milieu de la matinée. Le ciel se zébrait d'éclairs, le vent chaud s'engouffrait dans les couloirs du Centre de Commandement avec une vaillance agressive. L'air vibrait d'une tension fébrile qu'amplifiaient les coups de bélier d'un tonnerre qui se refusait à choisir entre s'essouffler ou devenir tempête.

Enfin, la pluie creva la voûte anthracite. L'eau tomba à grosses gouttes sur le pavé de la cour. Elle tambourina en rafales contre les carreaux de la haute fenêtre derrière laquelle Douglass Ross se tenait. Il observait la course précipitée des malchanceux qui s'étaient fait surprendre par l'ondée libératrice, un sourire involontaire au coin des lèvres. Il était homme à savoir savourer la mélopée assourdissante d'une averse, particulièrement lorsque lui-même était au sec.

« On rêvasse, Ross ? »

La question tira un frémissement à l'échine du soldat qui se redressa au garde-à-vous.

« Madame Elfric », salua-t-il.

La raideur de ses épaules se détendit imperceptiblement. Amalia Elfric, toute officière civile qu'elle fût, avait la confiance des P.M.F.. La sorcière ferma la porte derrière elle et s'installa à l'unique table de la salle de réunion.

« Si nous pouvions rapidement régler ça, j'ai vraiment d'autres choses à faire, proposa-t-elle avec un sourire charmant.

— Bien sûr. »

Amalia sortit un mnémotique et y appliqua un sortilège. Elle y prendrait ses notes sans avoir à agiter un crayon. Le P.M.F. s'installa en face d'elle et disposa un matériel analogue.

« Je vais être bref. La présence du détenu Pierre Tomislav à votre domicile était irrégulière et relève d'un dépassement de vos prérogatives. J'ai été chargé de prendre votre déposition. »

Le cadre d'Amalia émit une très courte lumière pour signifier qu'il transcrivait l'échange. La sorcière pinça les lèvres et hocha la tête en signe de dénégation.

« Même si le centre carcéral ne dépend pas de l'administration Zerflingen, j'ai obtenu une dérogation. Le jeune Tomislav a eu un rôle décisif dans le sauvetage d'un membre du ministère de la Recherche, lors de l'opération de Maison Haute.

— Votre domicile personnel ne saurait être considéré comme un lieu de détention adapté, objecta Ross sur un ton mesuré. D'autre part, d'après les registres, vous avez effectué le transfert du prisonnier avant de formuler votre demande de dérogation. »

Il poussa un soupir et fit un geste vers son support de note pour en suspendre l'usage.

« Je suis désolé, je ne comprends pas pourquoi ils vous emmerdent avec ça. Je vais simplement conclure à une erreur administrative. Maintenant y a-t-il des choses que je doive savoir sur le garçon, puisqu'il se retrouve sous ma responsabilité ?

— Il ne doit pas retomber entre les mains de son frère. »

Ross haussa un sourcil.

« Il va être placé en détention, ça n'est pas pour...

— Vous le savez aussi bien que moi, le coupa Amalia, la prison n'est pas sous le contrôle de mon magistère. D'autres décisions peuvent être prises, Zerflingen peut être doublé. Je le répète : s'il n'est pas sous ma protection, il doit bénéficier d'une surveillance permanente. Nous ne pouvons pas nous permettre de le laisser aux mains de l'Ordre. »

La magistre tourna son mnémotique vers le soldat. Ross se pencha et déchiffra les quelques notes à sa disposition. Il en tira sans mal les conclusions qui s'imposaient : le futur détenu avait une façon inédite d'user de sa magie. Un sorcier était toujours, d'une façon ou d'une autre, relié par un flux continu aux sortilèges qu'il exécutait, pourtant ce jeune homme semblait dispensé de cette contrainte physique. Ross, sans être ni chercheur ni spécialiste, n'avait aucun mal à mesurer la précieuse singularité de cette capacité.

« Il fait cela naturellement, précisa Elfric. Il n'est pas puissant, il n'est pas conscient de son potentiel, mais je suis certaine qu'il peut devenir un élément central des recherches magiques dans les dix ans à venir.

— Ce garçon n'est pas complètement sorcier, n'est-ce pas ?

— Pas complètement, en effet. Pierre est un héliade. Autant dire qu'il n'a pas l'habitude qu'on lui refuse quoi que ce soit...

— Pardon mais... un héliade ? » interrogea Ross avec un froncement de sourcils.

Le terme ne lui disait absolument rien. Amalia sourit.

« Les héliades sont des nymphes mâles. Des créatures assimilées sorcières qui ont un pouvoir de séduction suffisant pour faire changer de bord n'importe quelle personne. Ils sont presque stériles et ne vivent pas vieux... Étrangement, les nymphes et héliades sont très souvent victimes de crimes passionnels...

— Je m'excuse, répondit Douglass Ross après quelques secondes d'un silence pensif, mais de ce fait, comment pouvez-vous être certaine que le gamin ne vous ait pas simplement charmée ? Ce pourrait aussi bien être une manœuvre de son frère pour placer un atout au sein même du centre de commandement...

— Je peux en être certaine parce que je ne suis pas n'importe qui. »

Le soldat eut un infime froncement de nez. Il se redressa, raide, et dévisagea sa supérieure indirecte pendant quelques instants.

« Veuillez m'excuser. C'était une remarque déplacée, répondit-il finalement, d'une voix égale.

— C'est votre métier de penser à cela, je ne peux pas vous reprocher d'avoir posé la question. »

Amalia Elfric récupéra son mnémotique et le fit disparaître d'un mouvement de poignet avant de changer de sujet :

« Du nouveau du côté de votre némésis ?

— J'ai rajouté un cas au dossier, récemment », répondit Ross avec un sourire gêné.

Sa némésis, son serial killer... C'était ainsi que ses collègues et camarades du bureau des enquêtes désignaient le cas sur lequel travaillait Ross.

Peu après la mort de Leuthar, la Fédération avait mis la main sur un certain nombre d'archives ayant appartenu à l'Ordre. La saisie, en plus de dévoiler des transactions entre l'organisation et nombre de sorciers influents au sein du gouvernement, avait mis à jour plusieurs affaires de meurtre.

Ross avait relié certaines d'entre elles. Elles présentaient des similitudes troublantes, au point qu'il avait conclu à la présence d'un serial killer. Un personnage qui s'était employé à éliminer, discrètement, bon nombre de Vestes Grises.

Le P.M.F. avait soutenu cette thèse et obtenu les fonds pour l'enquête deux semaines plus tôt. Amalia faisait partie du jury. Il ne fut pas surpris qu'elle s'enquière de l'avancée de l'affaire.

« Le meurtre date d'il y a trois ans et il a été classé, faute d'éléments pour alimenter l'enquête. Et de personnes pour regretter la victime. Le profil colle parfaitement.

— Je ne comprends pas comment un tel homme aurait pu nous filer entre les doigts toutes ces années. Vos avancées sur le sujet m'intéressent... »

La magistre se leva et passa la main au-dessus de son mnémotique pour en faire disparaître images et textes.

« Si vous parvenez, un jour, à prouver votre hypothèse, bien sûr », conclut-elle avec un sourire amical.

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