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 Il faut mourir une première fois pour recevoir la vie éternelle. Autrefois, l'on disait qu'il s'agissait d'une épreuve, et en sortir victorieux signifiait que l'on se montrait digne du cadeau offert.

Moi, je n'ai jamais vu ceci comme un cadeau, plutôt comme la réparation d'une erreur. Beaucoup d'enfants d'immortels le pensent, d'ailleurs, car ils ne comprennent pas pourquoi ils n'ont pas reçu la grâce de leurs parents. Je ne faisais pas exception.

Je me sentais vulnérable, incomplet. Je connaissais l'histoire de Jéromine et l'immortalité que son père lui a rendue. Oui, rendue, comme si quelque chose de vital lui manquait. Je trouvais normal, donc, qu'il en soit de même pour moi.

Je me souviens lorsque nous sommes retournés en France, dans ce petit château perdu en forêt. La belle demeure de pierre de Zéphirin, sa forteresse, son jardin secret. Je ne réalisais pas la gravité de la situation, je n'avais même pas compris que je disais adieu, en vérité, à Sinéid. Que je ne la reverrais plus jamais, qu'elle mourrait le lendemain de notre départ. Elle est sortie en plein jour alors que les chasseurs de l'Église s'approchaient de sa maison. Elle les avait aperçus en contrebas de la falaise, et a préféré prendre les devants, s'offrir au soleil avant qu'ils ne l'emmènent.

Des témoins ont vu la Reine tomber face à la mer. Certains en ont perdu la raison, illuminés par la beauté de ce spectacle.

Aujourd'hui, à la lecture des lignes désespérées laissées par mon père dans ce journal, je prends conscience de ce à quoi j'ai échappé. De sa détresse, aussi, face à un peuple resté immobile devant les horreurs commises par les Maîtres. Son sacrifice.

La vie éternelle nous est donnée quand nous mourons une première fois. Moi, j'ai reçu la mienne au prix de l'existence de mon père.


***

Extrait daté de 1825

Je n'avais jamais donné mon sang à qui que ce soit. Je l'avais pris à d'autres, oui, en même temps que leur vie. Mais je ne l'avais encore jamais offert.

La douleur du couteau qui entame la chair, en revanche, je ne la connais que trop bien. Avec le temps, les cicatrices sur mes bras se sont estompées, mais elles n'ont pas disparu. Combien de fois ai-je effectué ce geste ? M'emparer de la lame, la faire glisser sur la peau, et laisser mon sang couler afin de m'en servir comme encre... On ne s'habitue jamais à la douleur, et il arrive qu'elle surprenne encore. Il arrive qu'elle manque.

J'ai donné mon sang à Hadrien, aussi terrifié et curieux que lui. Je n'étais que trop conscient des conséquences, pour les avoir examinées avec soin durant de longues années. Mais quitte à risquer la mort pour avoir offert la vie éternelle à mon enfant... Je ne devais pas hésiter.

Hadrien, lui, a tout supporté sans un mot. La brûlure du sang dans ses veines, un acide qui viendrait le ronger de l'intérieur, un poison. La mort qui se faufile à travers lui. Les longs spasmes d'agonie, alors que le soleil se couchait, indifférent.

Nous nous étions réfugiés dans la gigantesque cave sous la propriété de Zéphirin, à l'abri de la lumière. La crypte de pierre résonnait, le silence rompu par les plaintes de douleur d'Hadrien. Je l'ai gardé dans mes bras tout le long, à même le sol, sentant son corps convulser, trembler, puis mourir. Zéphirin se trouvait non loin, nous veillant depuis le fauteuil qu'il y avait installé. Des heures interminables durant lesquelles personne ne parlait. Nous nous contentions de prier.

Je n'avais jamais assisté à pareil événement. Je n'étais pas présent lors de la transformation de Jéromine : les monarques, à l'époque, n'acceptaient pas que j'en sois témoin. Et je n'ai moi-même pas eu à subir cette métamorphose, cette mort lente et douloureuse suivie d'une résurrection. Comment s'étonner que ces immortels à qui l'on offre l'éternité nous en veuillent ? Comment ne pas comprendre, alors, leurs tourments, leur différence ?

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