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Les quelques pages qui suivent font état de l'inquiétude de mon père à propos de ce mariage entre Elisabeta Alighieri et Fabio Gabrieli. La crainte des conséquences sur lui-même, sur le Cercle, sur les monarques, sur la vie d'Elisabeta... Et il avait raison. L'Histoire a prouvé que cette union a changé le destin de notre peuple du tout au tout, donnant aux Maîtres le pouvoir retiré aux monarques. Aujourd'hui, les Rois et les Reines ont tous disparu, tout comme les Archivistes. Seuls les Maîtres ont perduré. Illégitimes à gouverner, car nés mortels. Ils y sont tout de même parvenus.

Le plan de Zéphirin s'est retourné contre lui : en poussant Elisabeta à se marier à Fabio, il n'a fait qu'accélérer le processus. Les premières années de règne de la jeune Reine, jusqu'au début du XVIIe siècle, connurent une vague de lois toujours plus liberticides dictées par son époux. Zéphirin espérait qu'Elisabeta prenne le dessus mais ce fut tout l'inverse qui se produisit, jusqu'à ce qu'elle se rende compte de sa naïveté. Là, elle put alors semer les graines de la révolution que nous avons conduite, du renversement des Maîtres, mais à quel prix ? ...

Pendant ce temps, Jéromine vivait dans une pension autrefois destinée aux enfants de Rois, tenue par des sœurs. Zéphirin semblait croire que les Maîtres lui arracheraient sa fille, il a alors pris les devants et lui a permis de grandir à l'abri. Les monarques lui avaient accordé le droit de lui donner l'éternité, à la seule condition de respecter toutes les règles qui régissaient les transformations : suivre l'enseignement du Cercle, préparer son corps et son esprit, attendre d'avoir vingt ans... Jéromine s'y pliait sans une plainte, si j'en crois mon père. Comme beaucoup d'enfants mortels, elle se sentait étrangère à ses parents, et n'espérait rien tant que de leur ressembler.

Je souris dans la pénombre. Voilà qui se rapproche beaucoup de ce que j'ai vécu moi-même... Né mortel, j'ai reçu le sang de mon père il y a presque deux siècles. Je ne connais que trop ces tourments d'enfant différent, grandissant sans répit face à l'image inchangée de ses parents. À seize ans, je ressemblais à Père comme s'il était mon frère jumeau. La même jeunesse, à la différence qu'il possédait l'éternité et pas moi.

Jéromine a grandi, donc, jusqu'à ce qu'elle eut vingt ans et qu'elle reçoive l'immortalité offerte par Zéphirin. Elle a subi sa transformation, une seconde naissance, puis a poursuivi son éducation et est sortie de sa pension dix ans plus tard.

Avec une surprise de taille : elle avait hérité du don d'Archiviste de son père. Ce don que l'on croyait disparu s'était révélé endormi. Ravivé par le sang d'un Roi — rien de moins ! —, il a fait de Jéromine l'une des dernières Archivistes de l'Histoire, et l'apprentie de mon père.


***

Extrait daté de 1591

Traditionnellement, l'apprentissage d'un Archiviste dure cent ans, car maîtriser l'art délicat de la sauvegarde du Cercle est un travail lent et patient. Nous avions une telle responsabilité entre nos mains, autrefois... Aujourd'hui, alors que j'écris ces lignes à l'abri de mon bureau à peine éclairé par une bougie, je me demande encore à quoi rime cette mascarade. Pourquoi poursuivre cette mission à présent dévoyée, pourquoi continuer à singer des cérémonials qui n'ont plus aucun sens...

Pourquoi me suis-je engagé à enseigner à Jéromine ? Je l'ignore. Sa formation se terminera demain. Cent ans, donc, à lui transmettre ce savoir, à lui montrer avec amertume que notre sacrifice au Cercle reste vain. Écrire avec notre sang pour sauvegarder notre peuple... Non, payer de notre sang. De notre existence, de notre vie éternelle. Confinés entre les murs du monastère au cœur de la cité des papes, risquant de croiser à tout moment les chasseurs d'immortels envoyés par l'Église...

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