Mon apprentie a hérité de ce qui constituait le meilleur et le pire de ses parents. Les forces de leur sang millénaire, loin de la constance qui me caractérisait.


***

L'intronisation d'un nouvel Archiviste était un événement à fêter, autrefois. Aujourd'hui... Cela sonne comme un avertissement. Un avertissement clandestin adressé au Cercle.

— As-tu choisi le nom que tu utiliseras ? ai-je demandé à Jéromine.

Le soir était tombé depuis longtemps lorsque je lui ai posé la question. Nous nous tenions dans la gigantesque salle d'honneur du palais de Zéphirin, avec pour projet de quitter la ville au plus tôt afin de fuir les chasseurs de l'Église, bien trop nombreux à errer dans la région. Zéphirin était le seul témoin.

— Je m'appellerai Sinteval, a-t-elle répondu. Je veux prendre le nom de Mère.

Son père a acquiescé d'un signe de la tête, presque ému. Éléonore Sinteval, Reine du Cercle, traquée sans répit et assassinée par les agents de Sa Sainteté il y a des années. L'hommage aussi résonne comme une menace.

Les Archivistes signent toujours ce qu'ils inscrivent de leur sang. Toujours. Lois ou sortilèges, lettres ou proclamations, chroniques ou témoignages, ils indiquent au Cercle qui ils sont, et ce faisant, scellent définitivement leur écrit dans la mémoire de notre sang. Nous devons donc choisir un nom, un nom qui sera le nôtre pour toujours.

Mon propre nom de plume, Athanase l'Ancien, fait souvent sourire mes interlocuteurs. Athanase, « l'immortel ». Mes parents semblaient avoir un formidable sens de l'humour, mais je n'ai jamais eu le loisir de les interroger à propos de mon prénom car je ne les ai pas connus.

Et l'Ancien, alors ?

Sous-entendant que je ne serais pas le seul Athanase de ma famille, ou de ma caste.

Je le suis, pourtant. Cet ajout, cet « Ancien » annonçant, peut-être, un « Jeune », un « Autre », me vient d'un rêve que j'ai fait lorsque j'étais enfant.

Tu seras l'Ancien, me disait un inconnu dans ce songe. Je suis devenu l'Ancien. L'Ancien sans famille, sans enfant pour transmettre le pouvoir de son sang.

Une fois le nom choisi, Jéromine s'est emparée du long couteau passé à sa ceinture de cuir, a retroussé l'une de ses manches et a profondément entaillé son poignet, le tenant au-dessus du bol qui lui servirait d'encrier.

Elle n'a pas hésité une seconde. Cette première blessure sera suivie par tant d'autres, tant de douleur, tant de plaintes contenues... Des blessures qui ne cicatrisent jamais, couvrant tout notre corps, car même le sang mortel que nous avalons ne parvient pas à les guérir.

Les cicatrices sont les parures des guerriers immortels, et des Archivistes.

— Nous allons voir maintenant si je possède vraiment votre pouvoir, a-t-elle lâché ensuite. Parce que jusqu'ici, personne n'en était certain.

Sur ces mots, elle a tracé à la plume, à l'aide de son sang, un sortilège complexe de lignes entrecroisées, de symboles anciens et oubliés. La magie du Cercle. Cette magie ancestrale et insondable, que nous ne comprenons pas toujours. Les mots et le sang mêlés, les appels adressés à Dieu, Lui demandant de nous exaucer. Le tissage de la réalité qui se déforme.

Je n'ai pas pris conscience de suite que mes mains s'étaient crispées sur les accoudoirs de mon siège. Zéphirin, lui aussi, s'impatientait de voir le sort prendre fin sous la plume de sa fille. Elle avait raison : nous n'étions pas sûrs qu'elle était véritablement une Archiviste. Car elle était la première d'entre nous à naître sans l'éternité. Elle était le résultat d'une expérimentation qui a pris plus de cent ans.

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