Les Maîtres ont consenti du bout des lèvres à nous laisser tranquilles le temps de l'apprentissage. L'Église, elle... Elle s'immisce depuis bien trop longtemps dans les affaires du Cercle, l'influençant, lui volant sa puissance. Nous avons été aveugles de ses agissements.

Nous allons payer notre naïveté, répète sans cesse Zéphirin.

Quand il a réalisé que chacune des nouvelles lois promulguées par Elisabeta était en vérité soufflée par Gabrieli, lui-même en mission par le pape... j'ai bien cru qu'il entrerait dans une colère noire. Il a gardé le silence cependant, roulé en dedans tel un orage couvant dangereusement. Je savais qu'il se sentait responsable, en tant que Roi. Responsable de tout ce qui venait de se produire, de notre liberté qui s'amenuise, des contraintes pesant toujours plus lourd sur les épaules de nos semblables. Les femmes forcées de se marier, les rassemblements interdits, tout comme les initiatives non approuvées par les Maîtres... Combien d'immortels finissent-ils dans les geôles de Rome, enfermés par des grilles d'argent bénit, à la merci des prêtres qui pourraient, d'un jour à l'autre, les obliger à regarder le soleil dans les yeux, précipitant ainsi leur mort ? ...

Ce jour-là, Jéromine n'a rien dit. Elle terminait de recopier un manuscrit, penchée sur sa table de bois. Dans la pénombre, sa peau blanche brillait presque, le visage auréolé de ses cheveux noirs réunis en une longue natte. Elle s'est contentée de regarder son père comme elle le fait souvent, ce mélange de froideur et d'amour débordant scintillant dans les ténèbres de ses yeux. Mais je la connaissais assez pour savoir qu'elle n'en pensait pas moins, qu'elle compatissait à la douleur de Zéphirin, cette douleur chargée de colère face à son impuissance. Il restait encore soixante jours avant la fin de son apprentissage. Elle s'imaginait capable de changer le monde, et a vite déchanté.

Pourquoi me suis-je engagé à enseigner à Jéromine, demandé-je encore. Peut-être n'est-ce qu'une tentative désespérée de croire que nous n'allons pas sombrer. Il y a cent ans, cela me paraissait une attention louable, le rêve d'un idéaliste certes, mais quelque chose qui pouvait encore se produire.

Aujourd'hui... Aujourd'hui tout est perdu.

Les Archivistes ont disparu les uns après les autres. Exilés, traqués, exécutés. Les mises à mort incessantes, les corps retrouvés torturés et brûlés le long des routes, au fin fond des ruelles de Rome, ou desséchés depuis des années dans leur logis.

Ceux qui restent, comme Jéromine ou moi-même, ne sortent plus seuls de crainte de tomber dans des embuscades. Ils ne travaillent plus ou presque, ne répondent plus aux sollicitations et aux convocations des Maîtres. Zéphirin, lui, tient bon avec les autres monarques, siégeant à la droite d'Elisabeta et de Sinéid, les deux dernières Reines. Les seules à posséder vraiment le pouvoir, car les seules à en avoir hérité par le sang, par leur mère.

Jéromine se serait trouvée à leurs côtés si elle était née immortelle. Un étrange état de fait, une incroyable ironie.

Ce dernier siècle à lui enseigner la maîtrise de son don fut peut-être le plus beau, le plus intéressant, le plus instructif de ma longue vie, en dépit du danger et des menaces proférées par les Maîtres. Ou, peut-être, grâce à ces menaces. Vivre sur le fil du rasoir a changé ma perception de ce que je suis. L'on s'engourdit vite quand les années défilent sans qu'on y pense, semblables, monotones, interminables. La vie éternelle bouscule notre façon de voir le monde, influence le cours du temps.

Et Jéromine... Contrairement aux fauves racés et cyniques que sont les immortels-nés, Jéromine, elle, est une force brute et innocente. Une cruauté de prédateur, d'animal sauvage, sans commune mesure avec le sadisme de certains de nos monarques. Le caractère tempétueux de son père, la vive intelligence d'Éléonore, cette intelligence de stratège, patiente telle une araignée tissant sa toile, et la fougue inconsciente des mortels.

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