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Cécilia

J'ai opté pour le prénom de Grand-Mère, Francesca, en hommage à cette petite sœur que je n'ai jamais connue. Un rappel permanent de la peine que j'ai causée.

Choisir un nom n'est pas un acte anodin. Nous venons au monde avec un prénom qui ne nous appartient pas vraiment, puisque ce sont nos parents qui nous le donnent. En décidant de notre propre nom, nous décidons de ce que nous sommes. C'est un rituel plus symbolique encore parmi les sorciers. Car les noms ont du pouvoir.

Je devenais la blessure à vif que je ressentais à chaque instant de ma vie. Je connais ta réprobation à ce sujet, et quelque part, tu as raison : si j'entretiens moi-même ma douleur, je n'en guérirai jamais. Tu ignores que je ne voulais pas en guérir. Je voulais en mourir.

J'ai quitté le squat de Sam, je lui ai dit au revoir, et j'ai accepté ta proposition. En voilà un marché étrange, qui me donnait l'impression de gagner sur tous les termes alors que c'était loin d'être le cas. Certes, tu m'offrais la perspective de sortir de la rue et ce faisant, tu me donnais un avenir. Mais tu gardais aussi du pouvoir sur moi. Tu t'assurais que je ne parte jamais, que je ne m'éloigne pas de toi. Je ne l'ai pas réalisé tout de suite, et quand j'ai compris... J'ai éprouvé tellement de colère... Tu m'as fait croire que je ne représentais qu'un outil pour toi, celui qui t'aidait à engranger plus d'argent, à cacher tes escroqueries et tes trafics, à éviter les règlements de compte sur ton territoire. Celui qui t'a permis de t'entourer d'autres sorciers.

Mentir sur tes vraies raisons de me garder près de toi était inutile car je les aurais comprises. Tu n'as pas besoin de te cacher derrière ce contrat que nous avons signé comme s'il ne s'agissait que d'un contrat de travail, alors que tu considères ce document comme le plus précieux de tes biens. Je ne voulais pas me sentir liée à toi par un simple accord. Je voulais exister à tes yeux parce que j'étais pour toi une amie, une cousine, quelqu'un qui compterait pour de vrai. Tu ne l'as jamais admis, mais tu en as parfaitement conscience : tu as tenté de m'enchaîner à toi par tous les moyens, à cause de ta crainte de me voir te fuir. Quitte à mentir, quitte à cacher toute ton affection à mon égard parce que tu la considérais comme une faiblesse.

Je ne serais jamais partie en sachant que je te laissais derrière moi. Tu m'as tout donné, tu m'as tout offert sans poser la moindre question, ou émettre la moindre réticence. La seule chose que tu n'as jamais daigné m'accorder, c'est ta sincérité. Je n'entrevoyais jamais ton vrai visage.

Jusqu'à ce que les visions reviennent.

Ces visions qui m'ont assaillie quand Hazel était en vie m'ont hantée de nouveau. Revoir ces images dans mes rêves m'a plongée dans un abîme de détresse sans fond car elle me manquait. Hazel me manquait tant que cela en devenait insupportable. Et les cauchemars se poursuivaient, au point que j'en crevais de trouille.

Massacres et cataclysmes, et toujours, la douleur sans fin.

Tu étais là, Côme, et tu m'as montré qui tu étais vraiment quand tu croyais que je perdais la tête. Tu as vu ta propre sœur sombrer de la même manière il y a des années, jusqu'à ce qu'on l'envoie dans un centre hospitalier psychiatrique. Elle en est ressortie changée, différente, presque morte. Tu as vécu cela une fois, et tu n'as pas accepté que cela se reproduise. Pas avec moi.

J'ai cru longtemps devenir folle, oui. Et pourtant... Le voilà, le gouffre que je cherchais. Je marchais sur le bord d'une falaise par temps de tempête. Tous les jours je jouais à ce jeu-là, me laissant emporter par le torrent, me rattrapant aux branches au dernier moment. La perspective de la fin me grisait tout comme elle me terrorisait, jusqu'à ce que j'aille trop loin.

Dialogue avec les ombresLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant