Chapitre 6 - Échecs (2)

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Eusebio, pour toute réponse, secoua la tête, profondément désolé – et un peu dépassé, aussi.

– Vous n'avez jamais entendu parler d'un ancien médicament, à base de moisissures de champignons ?

– Je crois me rappeler d'un des rouleaux du Régent, à Vertemer, réfléchit-il à haute voix. Une parcelle d'un manuscrit plus volumineux... un très ancien herbier, ce me semble. Il devait y avoir des gravures de différents champignons...

Lorsqu'il réfléchissait, Eusebio, les yeux dans le vague, avait l'impression de compulser les rayonnages immenses d'une bibliothèque, dans son esprit. Il lui suffisait de les parcourir pour trouver ce qu'il cherchait ; images, sons, odeurs, particularités et effets de l'ingestion des plantes, proportions à prescrire pour tel malade, contre-indications pour tel autre... Ce que ses lacunes en lecture et écriture ne lui permettaient pas de faire, sa mémoire l'avait très largement compensé.

– Eh bien, expliqua doucement Tora, ce que vous n'avez pas pu savoir, c'est que la pénicilline est la moisissure. Cela ne semble pas vous surprendre... poursuivit-elle.

En effet, l'apothicaire avait accueilli l'information sans sourciller, sans montrer le moindre signe d'étonnement. Et pourtant, combien de Lusragan criaient au tabou, horrifiés, lorsqu'ils entendaient parler pour la première fois de pénicilline ! Eusebio était un esprit pragmatique, et cela plut à la jeune femme.

– Certaines ne sont pas nocives, dit Eusebio dans un haussement d'épaules. On en trouve dans le pain ou le fromage...

– C'est vrai, fit Tora en hochant la tête. D'autres nous permettent de soigner certaines infections, en bloquant ou détruisant des bactéries.

– Je comprends. C'était donc cela, sur l'ordonnance que l'on m'a confiée... mais pourquoi de telles quantités ?

Il lissa entre ses doigts le morceau de parchemin chiffonné, lisant et relisant les indications. Tora jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, sans comprendre. Puis, elle étouffa un rire derrière sa main.

– Ce ne sont pas des grammes, constata Eusebio avec une grimace.

– Non... gloussa Tora. Ces unités de mesure sont obsolètes, à Pizance. Nous parlons de sable en grains !

Sa langue appuyait sur le premier phonème du mot ; Eusebio devina aisément, alors, où se situait son erreur. Il se prit à rire à son tour, conscient de son ignorance et de sa bêtise, mais satisfait, et incroyablement soulagé aussi, de savoir.

Tora se releva et alla ouvrir un tiroir, d'où elle sortit une dizaine de petits sachets en papier. Sur chacun était inscrit un chiffre à l'encre noire. Un fin crissement s'échappait de l'intérieur des paquets comme la jeune femme les manipulait.

– Tenez, ouvrez-en un.

Eusebio obtempéra et décacheta soigneusement un sachet marqué d'un « 10.000 ». À l'intérieur, il trouva une petite quantité de sable fin.

– Voilà ce qui nous sert de poids. Là, vous avez dix mille grains de sable. Ici, vingt mille... trente mille... et ainsi de suite, ajouta-t-elle en lui indiquant d'autres sachets.

– Je comprends mieux : six cent vingt-cinq mille et six cent quatre-vingt-huit grains de pénicilline par jour... et « IV » ?

– Par intraveineuse, expliqua sobrement Tora.

Elle lui montra une série de canules, d'aiguilles et de fins tubes d'argent creux, lui expliquant comment les combiner pour obtenir une seringue, puis lui demanda de mesurer la juste dose de pénicilline. Eusebio s'exécuta avec plaisir. Sur une table de travail trônait une balance excentrée, dont le long bras se tendait vers le plafond, tel une fragile patte d'araignée. L'herboriste rassembla sachets de sable et une étrange poudre de couleur bleu-vert, qu'il dénicha dans un tiroir marqué Penicillium Notatum. Après avoir pesé précisément la substance, Tora lui expliqua comment en tirer un liquide thérapeutique, qu'elle fit couler puis sceller dans un tube d'argent.

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