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Un peu plus d'un mois plus tard, Oxyde n'a pas oublié Liv, il a simplement relégué l'image de la jeune femme dans un coin de sa tête. Il se doute qu'elle tentera de relever le défi qu'il lui a lancé, bien qu'il ne sache pas de quelle manière. Quand elle revient pour les retouches du tatouage, elle sort de sa besace une dizaine de feuillets. Une nouvelle détermination brille au fond de ses iris, comme si ce pari avait réveillé un feu nouveau en elle.

— J'ai fait ce que je sais faire, dit-elle en posant les feuilles sur le comptoir.

Oxyde s'en empare, et ne peut s'empêcher de sourire en constatant qu'il s'agit d'une nouvelle. Le texte imprimé est titré Souvenirs d'encre.

— Pas mal, je ne m'attendais pas à ça. Tu écris, donc ?

— J'essaie. Je n'ai pas encore beaucoup de publications, c'est le premier texte qui a été pris dans une revue.

— Félicitations. Tu me laisses le temps de le lire ?

Liv fait oui de la tête, et s'assoit sur le banc devant le comptoir, à l'endroit où les clients patientent d'ordinaire. Oxyde sort de la boutique et allume une cigarette. Le texte est rédigé par une plume sensible et incisive à la fois, à l'image d'un scalpel qui court sur la peau. Il avait raison à propos de la jeune femme : sous sa carapace se cache une implacable magicienne, capable de sublimer les mots afin d'en faire des armes létales. Un frisson le parcourt presque quand il lit l'histoire de cette étrange fée au visage d'humaine, une Leanan Sidhe qui se nourrit des sentiments du tatoueur chez qui elle se rend, lui inspirant les plus belles pièces qui soient. Mais au fil des années, en se gorgeant de la vie de l'artiste, elle en perd ses souvenirs. Si bien qu'elle meurt parfaitement amnésique, le corps recouvert d'encre.

Oxyde sourit en finissant sa clope. Quelque part, Liv est une sorcière, comme lui. Une sorcière des mots qui manipule les émotions pour mieux les tordre, les recracher ensuite sous une autre forme. Belle, poignante, mais aussi dangereuse et amère. Douloureuse.

Quand il retourne dans sa boutique, Liv lui enjoint de ne rien dire sur sa lecture.

— Ça m'embarrasse, je ne veux pas connaître ton avis.

— Pas de problème.

Il passe la demi-heure qui suit sur les retouches de la fleur, ravivant le rouge des pétales et le noir du cœur. Selon le souhait de la jeune femme, il ne fera aucune mention du texte qu'il vient de lire, se contentant de lui demander si elle a pu retrouver quelques souvenirs d'autrefois.

— Non, répond-elle. Mais je crois que je vais arrêter de chercher. Ça n'a plus de sens.

— Sage décision. Tu penses encore écrire ?

— Ah, je n'ai jamais cessé d'écrire, tu sais. Je le fais depuis toujours. Quelque chose s'est débloqué.

— Merci, en tout cas. Ça me touche beaucoup.

— De rien. Moi, mon boulot, c'est de marquer l'âme. Et puis, au moins, tu t'en souviendras.

Une fois le travail terminé, Liv s'échappe de la boutique, laissant derrière elle les quelques feuilles de papier et le paiement. Ce dernier ne sait pas s'il la reverra un jour. Après tout, il n'est là que pour aider à guérir l'âme, pour insuffler juste ce qu'il faut afin de leur donner, à tous ces êtres brisés, de quoi se remettre sur les rails.

Souvenirs d'encre. Le titre fait résonner quelque chose dans l'esprit d'Oxyde, à l'image de ces fantômes qu'il est capable d'apercevoir de temps à autre, de ces spectres malfaisants qui lui tournent autour, et avec qui il conclut parfois des marchés. Signant avec son sang, cherchant la faille dans le deal afin de mieux les embobiner. Oxyde est fort à ce jeu-là. C'est pour cela qu'il a choisi ce métier de tatoueur, car marquer ceux qui passent entre ses mains contribue à le rendre plus puissant encore, de quoi se confronter au Diable lui-même s'il le voulait. Marquer le corps, et l'âme. Lui aussi sait le faire.

Distraitement, il encaisse les billets laissés sur le comptoir. Mais non sans en avoir subtilisé un, le premier de la pile. Le soleil s'est couché depuis un moment, en ce soir glacial de janvier. Il est temps de fermer la boutique.

Une fois le rideau de fer rabattu sur le palier, Oxyde éteint les lumières sauf une. Impossible de distinguer ce renfoncement dans l'arrière-boutique, invisible à celui qui ne cherche pas. Il est bien là, pourtant, donnant sur son petit bureau. Derrière la chaise, une grande armoire en bois très sombre, presque noir. Plus authentique que le bric-à-brac accumulé dans la vitrine, bien plus ancienne aussi. Il en déverrouille la porte, ouvre le panneau. Sur les étals, des dizaines de flacons de verre, hauts d'à peine dix centimètres, remplis d'un peu de cendre. Sa collection de douleurs.

S'ils savaient... Tous ces gens blessés par leur existence viennent le solliciter pour qu'il leur vienne en aide. En les exorcisant, d'une certaine façon : représenter leur douleur sous la forme d'un dessin, et le graver à jamais sur la peau, comme un sortilège. C'est de la magie humaine, celle qui est suffisante, la plupart du temps, afin de donner l'impulsion de vouloir s'en sortir. S'ils savaient qu'il était capable, lui, le sorcier, le clairvoyant qui a pactisé avec le Diable, de les aider non pas à surmonter, mais à faire disparaître pour de vrai leurs tourments... Choisiraient-ils la solution de facilité ? Effacer à coup d'incantations la peine, le désespoir, la fureur, au lieu de les affronter ? Y faire face peut laisser des marques sur la peau, mais choisir de les réduire à néant crée à coup sûr une brèche sur l'âme. C'est un jeu dangereux auquel il ne veut pas s'adonner.

Oxyde sort de sa poche le billet de banque subtilisé, et ce dernier s'enflamme tout seul — comme la cigarette tout à l'heure, ce que personne n'a remarqué. La cendre finit dans une bouteille vide récupérée dans un tiroir, et prend place parmi les autres. Comment leur dire qu'il garde une trace de chacun d'eux, qu'il conserve plus qu'un simple souvenir, mais bien une partie d'eux-mêmes ? Oxyde se rappelle chaque visage, chaque prénom, chacun des motifs qu'il a tatoués. Ils accroissent sa puissance, le rendent un peu plus fort à chaque fois.

Il laisse à l'intérieur du flacon une part de la tristesse de Liv, de sa colère et de sa solitude. L'écho de sa voix, l'ombre de la mélancolie qui a empêché ses mots de sortir pendant si longtemps. Il l'a aidée, et elle l'a remercié en lui demandant s'il se souviendra d'elle. Personne ne l'avait jamais fait. Peut-être que personne ne le refera, et, plus que la cendre dans les flacons, c'est de cela qu'il se souviendra.



***

Publié dans le recueil Fêlures (disponible sur Onirography.com).

Souvenirs d'encreLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant