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Kay rentra tard ce soir-là. Gerda s'était emmitouflée dans une couverture pour l'attendre, et avait fini par s'endormir. Elle ne remarqua sa présence que lorsqu'il entra dans le lit. Pas un mot, pas un baiser. Quelque chose s'était brisé en Kay, et Gerda ne parvenait pas à comprendre ce qu'il se passait. Des heures sans sommeil se succédaient, bercées par la respiration profonde de son compagnon absent et le tic-tac de l'horloge qui égrainait les minutes avec indifférence. À l'heure la plus noire de la nuit, des bourrasques de vent se fracassèrent à grand bruit contre les volets branlants. Pourtant, aucune tempête n'avait été annoncée par les services météorologiques de la Ville. Gerda se redressa, attentive et inquiète. Les changements du climat étaient pour elle une crainte, car ils pouvaient annoncer à tout moment ce qu'elle craignait le plus : la venue de la Reine des Neiges.

Un coup de vent plus violent que les autres la fit sursauter, et elle crut entendre un cri, sans en être sûre. Ce cri si familier, tant redouté. Le cœur battant à lui déchirer la poitrine, elle guetta dans le noir en s'attendant à ce que quelque chose ou quelqu'un surgisse des ombres dans les coins de la pièce. C'était une peur irraisonnée, une peur d'enfant qui panique à l'idée de trouver un monstre sous son lit ou dans son placard. Gerda n'osait plus faire un seul mouvement. Recroquevillée contre ses oreillers, serrant entre ses mains glacées la couverture qui peinait à la réchauffer, elle attendit. Tant et si bien qu'elle finit par s'endormir sans même s'en rendre compte.

Elle s'éveilla au petit matin avec la sensation d'avoir passé une nuit d'orage. La tension qu'elle avait ressentie s'était envolée comme par magie, et Kay avec elle. La jeune femme découvrit encore une fois le lit vide à ses côtés et cela ne l'étonna même plus. Lorsque le soir viendrait, lorsque Kay rentrerait de son travail au sous-sol, elle l'interrogerait, et plus question de fuir. Une heure plus tard, elle quittait son appartement, sans voir que la fenêtre de la chambre était couverte d'une couche de givre qui fondait lentement.

Kay ne revint pas, cette fois. Ni les jours suivants. Il avait fini par se lasser de la routine, du poids du secret qu'il portait, ou peut-être de Gerda. Et l'appel de la Reine s'était fait plus fort, trop fort pour qu'il y résiste. Qu'avait-elle fait à Kay pour que celui-ci ne puisse se soustraire à son emprise ? Quelles étaient les promesses de grandeur, ou les secrets enseignés ? Était-ce le puzzle de glace qu'il voulait terminer à tout prix ? Ou peut-être tout simplement l'attrait des glaces, du froid ? Du blanc aveuglant qui l'entourait, de quoi perdre la vue et l'amour que Gerda lui portait. Cette dernière savait que le départ de son ami silencieux était inévitable, ainsi que son propre voyage pour le ramener. Comme avant, comme lorsqu'elle était enfant. Elle l'avait toujours su, et avait repoussé au plus loin dans son esprit cette idée qui la terrifiait. Poser les yeux à nouveau sur le palais de la Reine des Neiges la saisissait d'horreur, elle qui avait tant de mal à oublier la beauté et la perfection de son architecture. Dans ses rêves, il lui arrivait encore de déambuler dans ses couloirs, d'admirer les œuvres d'art givrées accrochées au mur, ou de se regarder dans les miroirs faits de glace. La fascination que Gerda éprouvait pour cette demeure était égale à la haine qu'elle éprouvait pour la maîtresse de maison. Pour rien au monde elle ne voulait y remettre les pieds, et pourtant, elle n'avait plus le choix.

Préparer son périple à travers le pays ne lui prit qu'une demi-journée. Cette fois-ci, elle ne partait pas en aveugle. Son sac de voyage ne comprenait que quelques vêtements chauds et des vivres, juste le nécessaire pour ne pas traîner en chemin, car elle connaissait la route par cœur. Aller vers le nord, là où le froid se fait plus mordant, et presque mortel.

Gerda partit sans se retourner, sans dire au revoir à personne, sans prévenir quiconque. Qui se souciait d'elle et de Kay, de toute façon ? Jamais on n'avait fait attention à ces deux enfants qui avaient peur du froid, au regard hanté lorsque l'hiver venait. Personne n'avait jamais su qu'ils étaient responsables de leur malheur à tous. Ce fut tout juste si elle pensa à verrouiller la porte de leur appartement.

Les heures se succédèrent, longues et pénibles. Gerda marcha hors de la Cité, de son fracas, puis en dehors des frontières artificielles repoussant l'hiver. Lorsqu'elle posa le pied sur l'étendue immaculée des plaines, elle sentit un frisson courir le long de son épine dorsale. Le blanc aveuglant à perte de vue et le son étrange que produit la neige lorsque l'on marche dessus la mettaient dans un état proche de l'angoisse. Elle dut raffermir sa volonté, se donner du courage en songeant que lorsqu'elle ferait le chemin en sens inverse, Kay serait avec elle et ne repartirait pas. Il le fallait.

Elle passa devant la maison de la sorcière qui voulait faire d'elle sa fille adoptive ainsi que son apprentie, autrefois. La bicoque était en ruines, envahie par les rosiers magiques qui poussaient dans la neige. Gerda eut un pincement au cœur, car au fond d'elle-même, la présence de la vieille femme était comme une chaleur retrouvée. Elle aurait voulu rester avec elle pour toujours, à apprendre le pouvoir des plantes et des mots, effacer Kay et l'hiver. Mais le souvenir de son ami était trop fort, la jeune femme n'avait pas pu l'oublier. Il n'y avait aucun signe de la sorcière, sans doute avait-elle fui vers des contrées plus accueillantes.

Après une journée de marche épuisante, Gerda trouva une grotte dans la forêt enneigée qu'elle traversait alors. Petite, mais assez confortable pour y passer la nuit, auprès d'un feu chétif qui peinait à prendre. Elle retira ses bottes pour les faire sécher, et s'emmitoufla dans une couverture polaire. Les yeux rivés sur les flammes, elle repassait sans cesse dans son esprit le film des retrouvailles. Kay heureux d'être sauvé une nouvelle fois, arraché à l'emprise de la Reine qui jetterait sur eux un regard glacé, plein de démence. L'appel des neiges ne serait pas suffisant face à la détermination de Gerda à le tirer des griffes de cette hyène. Il regretterait de s'être montré si froid. Et ensemble, ils vivraient ensuite le reste de leur vie comme elle était écrite. Il ne pouvait en être autrement, car elle avait tant fait pour lui, jusqu'à courir pieds nus dans la neige.

La jeune femme, quoique gelée, finit par s'endormir. Ni le crépitement du feu ni les cris des oiseaux nocturnes ne la réveillèrent. Seul le froid, s'insinuant jusque dans ses os, la tira de son sommeil sans rêves le lendemain matin.

Elle se remit en chemin avec la détermination d'un soldat. La route lui paraissait plus longue dans ses souvenirs, aussi fut-elle surprise de trouver le château du prince et de la princesse aussi vite, après quelques jours de marche. Il n'avait pas changé, avec ses tours hautes qui traversaient les nuages. Gerda entra par la haute porte afin de saluer ceux qui lui étaient venus en aide auparavant. Peut-être qu'ils se souviendraient d'elle, la petite fille qui marchait sans manteau et sans chaussures à même la neige.

Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle vit que le château était vide, désert. Les murs, le plafond et le sol étaient couverts de givre, tout comme chaque objet, ou tissu. Gerda prit garde de ne rien toucher. Elle se rendit dans la chambre du couple princier, pour les découvrir tous les deux endormis, ou morts. Elle allongée dans le grand lit à baldaquin, telle une Belle au bois dormant perdue en hiver, lui assis sur une chaise, à ses côtés. Comme s'il la veillait. Leur peau bleuie, la glace accrochée à leurs cheveux, tout montrait qu'ils avaient été surpris par le froid. Le prince n'avait pas changé, il était aussi jeune et aussi beau que dans son souvenir. Tout comme la princesse, une princesse des glaces piégée sur son lit de mort. Gerda laissa échapper un sanglot qui résonna entre les murs déserts, et recula de quelques pas. La jeune femme décréta alors qu'il était temps qu'elle quitte les lieux. Le froid qui régnait là était bien trop piquant et intense pour être naturel. Encore un coup de la Reine.

Échos du froidLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant