Chapitre 3 - Partie 2 - Conciliabule de l'Ordre

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« Est-ce que tu te fous de moi ? »

La voix d'Adélaïde vibra contre les parois du bunker. Fillip croisa les bras avec un sourire crâne, fier de lui, fier de son mauvais tour. La femme enchaîna, montant d'un ton, ce qui témoignait tout son désarroi.

« Tu trouves ça drôle ? ! Tu viens de vendre mon nom au Vampire de Stuttgart et ça te fait rire ? »

Son interlocuteur, qui ne s'attendait pas à essuyer cette tempête moins de trois minutes après le départ de ladite créature, sentit son sourire s'étendre un peu plus, par nervosité. Jamais le visage de cette petite aristocrate ne lui était apparu si peu maîtrisé. Elle était blanche, les traits tendus d'anxiété, déformés par la colère et l'incompréhension. Elle tenait ses deux bras croisés, plus bas que sa poitrine, presque sur son ventre, les épaules en avant, la tête trop droite et trop raide. Une attitude très agressive, une attitude de bête blessée et acculée. Ça la changeait. Il se demanda comment elle se débrouillait pour que même cette colère-ci lui aille si bien.

« Le principal informateur de la Capital vient de sortir en me saluant d'un "Mademoiselle Cromwell" ! » cria-t-elle en marchant vers lui.

Elle décroisa les bras dans un frisson dégouté. Elle avait parfaitement compris toute l'ironie qui se dissimulait derrière le sourire crochu du vampire. Un sourire qui pesait à présent comme une menace.

« Arrête de rire ! » cracha-t-elle d'une voix qui vira vers l'aiguë.

Fillip bien à l'encontre de cet ordre céda à l'hilarité nerveuse et presque tendre que lui inspirait son spectacle. Hors d'elle et sans y réfléchir elle leva la main pour le frapper, le gifler. Qu'il arrête de se foutre de sa gueule !

Le sorcier, bien plus vif qu'elle, saisit son poignet au vol et, en deux mouvements, le lui retourna dans le dos et la plaqua contre le mur. Elle expulsa tout l'air de ses poumons dans un hoquet de surprise. Elle n'eut pas le temps de songer à lui asséner une attaque mentale. Collé contre elle, il avait remonté son bras jusqu'à son omoplate et forcé une jambe entre les siennes, presque à la soulever, presque à lui faire mal.

Il embrassa son cou, sa peau, ses cheveux. Il l'embrassa rauque, passionné. La confrontation avec le redoutable vampire avait avivé son excitation, elle devait le sentir, au creux de son dos. Elle ferma les yeux, figée sous ses baisers brasier qui animèrent un désir fort à lui faucher les jambes. Il soufflait sur sa nuque de sa voix de pierres en cavales : « Calme-toi, calme-toi... » mais lui ne se calmait pas.

« Tu me fais mal » gémit-elle à mi-voix.

La colère et passion trouvaient chez elle un étrange équilibre, une résonance particulière. Elle lui en voulait terriblement et elle avait terriblement envie de lui. Il détendit sa poigne et elle lui glissa entre les doigts, lui fit face et l'embrassa, le souffle court. Elle planta ses ongles dans la chaire de ses épaules, lui mordit la lèvre tout en se hissant contre lui.

La suite fut violente. Le mur puis le sol les accueillirent sans douceur, jusqu'à ce qu'il s'affaisse et glisse à côté d'elle dans le concert de leurs respirations emballées. Côtes à côtes, les cages thoraciques montaient et descendaient sans aucune cohérence. Adélaïde se passa les mains sur le visage et explosa sous la violence des sensations qu'elle venait de ressentir et des sentiments, tous contradictoires, qu'elle se voyait imposer. Son cri, comme une boule de souffle, sortit, indompté, du fond de sa gorge. Cela pouvait aussi bien être un sanglot qu'un éclat de rire. Fillip choisit le second et se mit à pouffer. Très vite son rire dégringola en avalanche de rocs, ricocha à fleur de peau et embarqua la jeune femme avec lui. Cela dura un temps figé, indéterminable, mais délicieux.

Toujours hilare, elle se redressa et s'agenouilla. Elle n'avait presque plus rien sur le corps. Un collier et une broche qui avait dégringolé dans ses cheveux et pendait dans un écrin de nœuds sombres. Elle n'était pas certaine du moment où elle avait perdu sa robe. Lui ne portait plus que sa chemise brune, grande ouverte. Elle tira sur la couverture moelleuse qu'il avait eu la présence d'esprit de faire apparaître avant de la plaquer au sol. Le dessous du tissu était parsemé de poussière et de terre. Elle s'enveloppa dedans et s'en improvisa une tenue. La nuit, loin du bûcher, s'avérait fraîche et, après le feu qu'ils venaient de consumer, elle frissonnait. Il l'observa faire sans rien dire. Tous deux calmaient progressivement leur fou rire. Elle se pencha sur lui et l'embrassa avant de s'installer souplement sur son torse. Elle ne riait plus. Sous le reste de sa tendresse elle avait retrouvé tout son sérieux.

« Tu as grillé ma couverture, accusa-t-elle d'une voix basse et sèche dont la colère animait toujours les intonations. Tu l'avais calculé.

— J'avais besoin de le mettre en confiance. Avoue que c'est plutôt bien joué.

— Ta gueule. »

Cette fois, elle le gifla, d'un geste faible qui tenait plus de la petite tape que du coup. Il se remit à rire en silence, avec un air de gamin qui tira un sourire involontaire à la femme. Elle soupira, se redressa sur lui, ce qui eut pour effet de faire tomber son vêtement improvisé sur ses hanches. Il s'attarda à détailler ses seins alors qu'elle entreprenait de reconstituer le plan de son amant.

« Tu as cherché à le manipuler pour Maison Haute. Il fallait qu'il comprenne tout son intérêt à traiter avec l'Ordre. Donc tu l'as invité ce soir pour qu'il voie par lui-même qui nous sommes. Avec moi il sait qu'il pourra soit revendre l'information à prix d'or, soit vendre son silence tout aussi cher. Tu lui as fait un cadeau, sur mon dos.

— Sur le dos de ta famille, pas sur le tien. Je préfère que tu rejoignes l'Ordre pour de vrai. Laisse le vampire griller ta couverture. »

Elle fronça le nez et resta à l'observer sans rien dire presque une minute, penchée sur lui, sur son sourire de gosse crâneur. Ça n'était pas la première fois qu'il essayait de la convaincre d'abandonner les intérêts familiaux. En revanche, c'était la première fois qu'il tentait de lui forcer la main. Si on apprenait qu'Esther Cromwell faisait partit de l'Ordre, elle n'aurait d'autre choix que de fuir. Fillip voulait sa loyauté totale, quitte à ce qu'elle trahisse les siens. Comme lui venait de le faire.

« Ça n'est pas une façon de traiter tes alliés, grogna la jeune femme. Qu'on paie le vampire pour son silence ou pas, tu es gagnant car il y trouve son compte. J'espère au moins que ça t'a permis de négocier correctement. Connard. »

Elle se leva, vive, glaciale et entreprit de récupérer ses affaires. Il s'assit en soupirant :

« Ne le prends pas comme ça, Adé... »

Elle ne lui répondit pas. En quelques secondes, elle s'était rhabillée. D'un sort, elle remit de l'ordre dans ses cheveux puis prit le temps de lui rendre son regard.

« La famille Cromwell... Mon frère sans doute... te tiendra au courant de sa décision me concernant et concernant notre implication au sein de l'Ordre.

— Oh arrête », soupira-t-il en levant les yeux au ciel.

Il se redressa et croisa les bras sans la lâcher du regard.

« Vous êtes des pragmatiques. Vous considérez cette cause comme un investissement qui peut s'avérer très, très rentable. Ta famille s'est trop impliquée pour faire marche arrière, ça serait contre-productif. Tu crois que je ne le vois pas ? La seule chose que recherchent les Cromwells, c'est le profit. L'idéal, ils s'en branlent. Tu n'es pas comme eux. On le sait tous les deux. Arrête de faire semblant.

— Je te prierais de garder tes commentaires sur ma famille pour toi », articula-t-elle d'une voix blanche avant d'activer un transfert, sans lui laisser le temps de répondre.

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